Littérature québécoise - La révélation
Chambres noires, le premier roman de Nicolas Charette, explore le mal de vivre au masculin
Chambres noires
Nicolas Charette
Boréal
Montréal, 2012, 160 pages
Le protagoniste de Chambres noires, le premier roman de Nicolas Charette, lorsqu’il ne choisit pas la fuite immobile, écrit dans sa chambre noire, au sous-sol de son appartement. Dans l’odeur piquante des révélateurs, chaque fois, se met en branle « une sorte de va-et-vient incessant entre le monde et moi, entre le désir de disparaître et celui de vivre, entre celui du partage et celui de l’isolement. »
Cet examen de conscience, partagé entre la confession, l’apitoiement et l’exhibitionnisme, il l’adresse à Nina, une amie allemande rencontrée au cours d’un voyage à Miami. Elle est la seule personne, lui dira-t-il, envers qui il se sent vraiment honnête.
Et c’est la déferlante. Plutôt alcoolique et le sachant mieux que personne, Victor lui parle de la soif qui ne le laisse jamais en paix (« cette partie de ma chair que j’essaie de fuir ») et de ses envies de violence. Même si son introspection se bute aux symptômes sans en exhumer les causes : accepter le fusil de chasse dont un ami voulait se débarrasser, en caresser l’acier avec de la braise au fond des yeux, scier le canon pour le rendre plus maniable.
Il ne lui cache rien non plus de sa sexualité parfois débridée et à peu près vide de sentiments - profondément solitaire -, des coups bas d’un homme qui s’accroche à l’illusion de posséder pendant un court instant du pouvoir sur un autre être humain. À défaut, vous l’aurez compris, d’en avoir sur lui-même et sur le cours de sa propre vie.
La solitude et l’isolement, l’ennui (« La vie est ennuyante, Nina, c’est d’une évidence brutale ») alimentent la violence qui s’accumule lentement en lui, lui donnant des airs de bombe à retardement. Qu’est-ce qui est à l’oeuvre en lui ? Malgré lui ? Tout lui semble loin, comme aperçu à travers l’oeil d’une lentille. Tout, « les sourires, les baisers, les discussions, les usages, le plaisir, le partage, l’intimité, tout ce qui faisait de nous des êtres humains, je l’avais calqué, calculé, répété, joué, peaufiné et maîtrisé jusqu’à ce qu’on y croie, jusqu’à ce qu’on me permette d’entrer dans le monde, où je me suis toujours placé un peu en retrait, derrière, pour tout regarder sans qu’on me voie trop. »
Dérive urbaine d’un être déconnecté, Chambres noires ne contient pas vraiment d’histoire. C’est-à-dire pas d’histoire autre que celle-là : la description d’une faille profonde et la chute vertigineuse qu’elle appelle. Une chute qui, si elle n’est pas stoppée à temps, pourrait conduire au pire. Au fond d’un gouffre où il fait noir pour longtemps.
Suspense intimiste et psychologique, sorte de mélange entre Shame (le film de Steve McQueen) et La nausée (avec un rien de Nelly Arcan au masculin), Chambres noires est le SOS d’un homme crinqué, cherchant le trouble sans savoir son nom, se balançant dangereusement au bord du drame.
C’est au contact de ses plus sombres envies que le photographe fera la révélation du néant qui est en train de l’absorber et de la nécessité de se tourner vers la lumière - une lumière qui émane de l’Autre, dirait-on, et celle d’un Berlin qui semble tout lui promettre, à commencer par l’oubli de soi.
On sait depuis Jour de chance, un recueil de nouvelles paru en 2009, que Nicolas Charette a la forte faculté de se mettre dans la peau d’un autre - joueur compulsif, petite madame ou body builder. Capable, surtout, de porter une attention aiguë aux fêlures intimes, aux dépendances et au manque, par le biais d’une écriture sobre et percutante. Inutile de chercher plus loin.








