En aparté - Un modèle à limiter
Pourquoi les Blancs courent moins vite
Jean-Philippe Leclaire
Grasset
Paris, 2012, 361 pages
Réjean Tremblay a toujours su livrer des analyses particulièrement éblouissantes à ses lecteurs. Pas étonnant qu’il soit, depuis tant d’années, un des chroniqueurs sportifs les mieux payés au Québec.
Il y a quelques jours, à la suite du triplé jamaïcain au 200 mètres, il nous expliquait tout l’intérêt qu’il y aurait « à imiter » le modèle jamaïcain dans la perspective d’un nouveau Québec. « Si Pauline Marois rêve de voir un jour des athlètes québécois briller aux Jeux olympiques, j’espère qu’elle va prendre quelques petites notes sur le pourquoi des sprinters et spécialistes de l’athlétisme jamaïcains », écrivait-il avec sa plume au style unique.
Réjean Tremblay sait de quoi il parle. Comme il le dit d’ailleurs, « il suffit de chercher sur les différents sites Internet traitant de la Jamaïque » pour être, comme lui, bien au fait de la réalité de ce pays.
Alors, qu’a-t-il appris en naviguant dans l’éther du Net ? « On y apprend que le gouvernement jamaïcain est très exigeant avec les écoles et les collèges de l’île. Le sport doit être pratiqué de façon intensive, on se paye de bons entraîneurs et en plus, les meilleurs […] jouissent d’une couverture importante à la télé et dans les journaux. »
On pourrait bien sûr se demander si c’est le gouvernement québécois qui pousse ici les médias à ne parler que de hockey, hiver comme été. Mais ce serait perdre de vue l’essentiel, à savoir que la Jamaïque est « un modèle à imiter ».
Sur cette île des Caraïbes, Réjean Tremblay aurait-il appris autre chose en lisant davantage ? Dans Pourquoi les Blancs courent moins vite, un livre de Jean-Philippe Leclaire, spécialiste de l’athlétisme et ancien rédacteur en chef de L’Équipe Magazine, on découvre par exemple qu’il n’existe pas de recette magique pour expliquer la réussite des sprinters à travers l’histoire, qu’ils soient jamaïcains ou autres.
Sur la piste des grands coureurs, Leclaire rend compte notamment de ses séjours au pays d’Usain Bolt. Il rappelle que le champion et ses compagnons de stade viennent d’une ancienne colonie britannique où les conditions de vie semblent pour le moins éloignées de ce qu’on pourrait sérieusement considérer comme « un modèle à imiter ». Parlant de Bolt, il observe comme d’autres avant lui que « cette grande star a grandi dans un village dont les maisons n’ont pas encore toutes l’eau courante ni l’électricité ».
Les habitants de ce village se plaignent toujours de ne pas avoir accès à de l’eau potable, sauf de façon très épisodique. « La famille Bolt et les autres habitants de Sherwood Content doivent stocker l’eau de pluie dans des cuves ou se lancer dans une petite expédition » pour en rapporter. Un jour, explique Wellesley Bolt en entrevue, son fils prodige, alors déjà une immense vedette, a dû aller se laver à la rivière à 5,5 km de la maison. Le père Bolt menace depuis d’en appeler « aux Nations unies ou à des pays étrangers » si le gouvernement jamaïcain n’arrive pas à corriger la situation. Il attend toujours.
Jean-Philippe Leclaire évoque encore les lourds problèmes de consommation des dérivés du chanvre. La fumée du ganga autant que les routes à peine bitumées conduisent bien des conducteurs de l’île tout droit dans des ravins, au propre comme au figuré.
Les grands champions caribéens proviennent presque tous du Cockpit Country. On y est loin des palaces pour touristes qui se laissent flotter sur des airs de Bob Marley et plus près de la vie réelle de tout un peuple de dépossédés.
Lorsque l’esclavage fut aboli en Jamaïque en 1836, soit trois ans après le Canada, les maîtres britanniques eurent la bonté de laisser les pires terres aux habitants du Cockpit Country. C’est là que grandissent encore la plupart des grands coureurs jamaïcains. On y mange toujours du yam, l’ancienne nourriture des captifs des cales des bateaux négriers. Mais personne ne saurait affirmer sérieusement qu’il s’agit là d’un aliment propre à expliquer à lui seul la réussite sportive de quelques individus venus de ce pays.
Le roi Usain Bolt empoche désormais des millions. Il roule en Mercedes et offre généreusement de l’argent pour qu’on bouche tant bien que mal les principaux trous de la rue principale de son village. Sa réussite personnelle permet-elle d’affirmer pour autant que sa société constitue un modèle ?
François Legault affirmait pour sa part cette semaine qu’il faudrait plutôt s’en remettre au modèle chinois, jugeant que l’idée de mener « la belle vie » constituait en soi un problème social.
Modèle jamaïcain ou chinois, il s’agit au fond de l’expression d’un même mythe : celui du travail individuel capable de conduire partout, par un effet d’aspiration, une société vers une forme de réussite globale propre à satisfaire les fantasmes de puissance d’un monde de bien nantis qui confondent leur bonheur personnel avec celui d’une collectivité.
À cet égard, l’ouvrage de Jean-Philippe Leclaire possède entre autres mérites celui de montrer que le travail, le courage et l’abnégation individuels n’assurent pas plus de gagner qu’ils ne garantissent au final, par un effet de ricochet, une réussite collective. Le sachant, il y a une certaine indécence à parler tout de même de pareils modèles au petit bonheur de ses propres appétits de gloire personnelle.
Réjean Tremblay sait de quoi il parle. Comme il le dit d’ailleurs, « il suffit de chercher sur les différents sites Internet traitant de la Jamaïque » pour être, comme lui, bien au fait de la réalité de ce pays.
Alors, qu’a-t-il appris en naviguant dans l’éther du Net ? « On y apprend que le gouvernement jamaïcain est très exigeant avec les écoles et les collèges de l’île. Le sport doit être pratiqué de façon intensive, on se paye de bons entraîneurs et en plus, les meilleurs […] jouissent d’une couverture importante à la télé et dans les journaux. »
On pourrait bien sûr se demander si c’est le gouvernement québécois qui pousse ici les médias à ne parler que de hockey, hiver comme été. Mais ce serait perdre de vue l’essentiel, à savoir que la Jamaïque est « un modèle à imiter ».
Sur cette île des Caraïbes, Réjean Tremblay aurait-il appris autre chose en lisant davantage ? Dans Pourquoi les Blancs courent moins vite, un livre de Jean-Philippe Leclaire, spécialiste de l’athlétisme et ancien rédacteur en chef de L’Équipe Magazine, on découvre par exemple qu’il n’existe pas de recette magique pour expliquer la réussite des sprinters à travers l’histoire, qu’ils soient jamaïcains ou autres.
Sur la piste des grands coureurs, Leclaire rend compte notamment de ses séjours au pays d’Usain Bolt. Il rappelle que le champion et ses compagnons de stade viennent d’une ancienne colonie britannique où les conditions de vie semblent pour le moins éloignées de ce qu’on pourrait sérieusement considérer comme « un modèle à imiter ». Parlant de Bolt, il observe comme d’autres avant lui que « cette grande star a grandi dans un village dont les maisons n’ont pas encore toutes l’eau courante ni l’électricité ».
Les habitants de ce village se plaignent toujours de ne pas avoir accès à de l’eau potable, sauf de façon très épisodique. « La famille Bolt et les autres habitants de Sherwood Content doivent stocker l’eau de pluie dans des cuves ou se lancer dans une petite expédition » pour en rapporter. Un jour, explique Wellesley Bolt en entrevue, son fils prodige, alors déjà une immense vedette, a dû aller se laver à la rivière à 5,5 km de la maison. Le père Bolt menace depuis d’en appeler « aux Nations unies ou à des pays étrangers » si le gouvernement jamaïcain n’arrive pas à corriger la situation. Il attend toujours.
Jean-Philippe Leclaire évoque encore les lourds problèmes de consommation des dérivés du chanvre. La fumée du ganga autant que les routes à peine bitumées conduisent bien des conducteurs de l’île tout droit dans des ravins, au propre comme au figuré.
Les grands champions caribéens proviennent presque tous du Cockpit Country. On y est loin des palaces pour touristes qui se laissent flotter sur des airs de Bob Marley et plus près de la vie réelle de tout un peuple de dépossédés.
Lorsque l’esclavage fut aboli en Jamaïque en 1836, soit trois ans après le Canada, les maîtres britanniques eurent la bonté de laisser les pires terres aux habitants du Cockpit Country. C’est là que grandissent encore la plupart des grands coureurs jamaïcains. On y mange toujours du yam, l’ancienne nourriture des captifs des cales des bateaux négriers. Mais personne ne saurait affirmer sérieusement qu’il s’agit là d’un aliment propre à expliquer à lui seul la réussite sportive de quelques individus venus de ce pays.
Le roi Usain Bolt empoche désormais des millions. Il roule en Mercedes et offre généreusement de l’argent pour qu’on bouche tant bien que mal les principaux trous de la rue principale de son village. Sa réussite personnelle permet-elle d’affirmer pour autant que sa société constitue un modèle ?
François Legault affirmait pour sa part cette semaine qu’il faudrait plutôt s’en remettre au modèle chinois, jugeant que l’idée de mener « la belle vie » constituait en soi un problème social.
Modèle jamaïcain ou chinois, il s’agit au fond de l’expression d’un même mythe : celui du travail individuel capable de conduire partout, par un effet d’aspiration, une société vers une forme de réussite globale propre à satisfaire les fantasmes de puissance d’un monde de bien nantis qui confondent leur bonheur personnel avec celui d’une collectivité.
À cet égard, l’ouvrage de Jean-Philippe Leclaire possède entre autres mérites celui de montrer que le travail, le courage et l’abnégation individuels n’assurent pas plus de gagner qu’ils ne garantissent au final, par un effet de ricochet, une réussite collective. Le sachant, il y a une certaine indécence à parler tout de même de pareils modèles au petit bonheur de ses propres appétits de gloire personnelle.








