Avons-nous raison d’avoir peur ?
Arrêtons d’avoir peur !
Professeur Maurice Tubiana
Michel Lafon
Île de La Jatte, 2012, 256 pages
Son attitude, aujourd’hui, passerait pour de l’inconscience. La lucidité, de nos jours, s’exprime plutôt sur le ton de la crainte. Les plus informés d’entre nous ont peur, en effet, de l’agriculture industrielle, des OGM, du nucléaire, des champs électromagnétiques, des produits chimiques, du réchauffement climatique et de bien des évolutions technologiques.
Je fais moi-même partie de ces craintifs, partisans d’une application rigoureuse du principe de précaution selon lequel en cas de doute, il vaut mieux s’abstenir. Il m’arrive parfois, cependant, en mémoire de mon grand-père qui n’a jamais craint que le ciel ne lui tombe sur la tête, de douter de la pertinence de ce doute et de me demander si nous avons raison d’avoir ainsi peur. Après tout, malgré toutes les catastrophes annoncées, ne vivons-nous pas, en Occident du moins, mieux et plus longtemps qu’avant ?
Le grand cancérologue français Maurice Tubiana, maintenant âgé de 92 ans, en a assez de toutes ces craintes qui nous empoisonnent l’existence et qui, d’après lui, ne reposent, dans presque tous les cas, sur aucune base scientifique solide. Dans Arrêtons d’avoir peur, un décoiffant pamphlet qui vise à réfuter « les mensonges des prophètes de l’apocalypse », il se livre à un plaidoyer décomplexé en faveur de l’innovation technoscientifique et à une charge à fond de train contre ceux qu’il qualifie d’idéologues écolos. Si mon grand-père avait été un savant, il aurait écrit ce genre de livre.
Une régression intellectuelle
« La société du xxie siècle est une société de peur, constate Tubiana. Sur quoi se fonde cette peur ? Bien souvent sur des analyses superficielles ou des données discutables. Cette peur n’émerge pas du néant : elle est attisée par certaines organisations non gouvernementales dédiées à la protection de la nature, qui vivent de dons et de subventions dont l’importance est fonction des craintes ressenties par le public, aussi la peur est-elle soigneusement entretenue par les médias dont les tirages et les revenus publicitaires sont stimulés par les mauvaises nouvelles. » Tubiana entend lutter contre ce sentiment qu’il associe à une régression intellectuelle.
Découvert en 1944, le DDT fut interdit en 1972, au nom de la protection de la biodiversité, « sans qu’une preuve de sa toxicité eût été apportée ». On doit pourtant à cet insecticide, écrit le cancérologue, l’éradication du paludisme en Europe, sans « aucune conséquence néfaste ni sur la nature ni sur les humains ». Aujourd’hui, en Afrique, le paludisme fait des millions de victimes, mais l’épandage de DDT demeure interdit. La peur, conclut Tubiana, tue donc plus que les insecticides. Anecdote : mon père, qui aura 80 ans cet été, se souvient que, pour combattre l’assaut des moustiques en campagne dans sa jeunesse, son frère et lui s’enduisaient généreusement de DDT ! Il se porte toujours bien.
Partisan des OGM qui, selon lui, ne présentent aucun danger et pourraient contribuer à nourrir la planète, Tubiana oublie toutefois de dire que les famines actuelles ont essentiellement des causes géopolitiques et ne sont pas liées à une réelle pénurie de nourriture. Il va même jusqu’à affirmer que « tous les scientifiques considèrent que les OGM n’ont, en tant que tels, aucun effet sur la santé et ne peuvent pas en avoir », ce qui est évidemment une généralisation hâtive.
Cancer et environnement
Sur sa lancée, le cancérologue rejette l’hypothèse de liens entre le vaccin contre l’hépatite B et la sclérose en plaques, et assène que « la composition des produits bios et celle des produits alimentaires obtenus avec l’agriculture moderne sont identiques et [que] toutes les études montrent le peu de vraisemblance des hypothèses en faveur du bio ». Il avance même, sur la base d’une étude réalisée par l’Académie des sciences, par l’Académie de médecine (organismes dont il est membre) et par le Centre international de recherche sur le cancer, « que moins d’un cancer sur cent [peut] être attribué à l’environnement ». Les principales causes de cette maladie seraient plutôt le tabac, l’alcool, les agents infectieux, le manque d’activité physique et l’obésité.
À l’instar du physicien québécois Normand Mousseau, Tubiana affirme que les champs électromagnétiques liés aux téléphones cellulaires et aux antennes relais sont sans danger, sauf ceux causés par la peur (effet nocebo). Il ajoute, cependant, sourire en coin, que « les téléphones font perdre beaucoup de temps aux enfants et sont, de ce point de vue, très nuisibles ».
Grand défenseur de l’énergie nucléaire, plus écologique que les solutions de rechange aussi efficaces, le cancérologue explique que les centrales récentes sont sécuritaires. Il écrit même que « tout ce qu’on a raconté sur les dangers terribles de Tchernobyl était non fondé » - une thèse appuyée par le scientifique britannique Robert Matthews - et qu’il n’y a pas eu de catastrophe nucléaire à Fukushima.
Agressif à l’égard des écolos catastrophistes, Tubiana reste silencieux au sujet des dérapages des géants commerciaux de la technoscience, ce qui ne va pas sans soulever un doute sur sa propre objectivité. Quand il écrit que le gaz de schiste est largement exploité au Canada sans susciter de débat, on se dit que son information est pour le moins incomplète.
Il reste que son essai, en s’attaquant avec fougue à notre société de la peur et en plaidant pour une meilleure éducation scientifique pour tous, nourrit vivement un débat de fond et impose la réflexion.








