La douce médecine de David Servan-Schreiber
Notre corps aime la vérité
Chroniques 1999-2011
David Servan-Schreiber
Robert Laffont et Psychologies Magazine
Paris, 2012, 352 pages
Puisque c’est l’été et que nous sommes entre nous, je me permets un aveu: je suis intellectuellement allergique aux médecines douces. Dans ce domaine, mon détecteur de charlatans est très sensible. Je ne supporte pas les élucubrations nouvel-âgeuses des homéopathes, acupuncteurs et autres ostéopathes, ces chamans des temps postmodernes qui enrobent leur magie d’un vernis scientifique afin de crédibiliser leurs théories vaseuses. En cette matière, je suis, comme on dit, bouché. Je choisis résolument la médecine occidentale et son approche scientifique et considère les méthodes dites douces au mieux comme de légers baumes réconfortants, au pire comme des escroqueries. Avec les hippies de la thérapie, je suis mauvais coucheur.
Un homme, pourtant, un penseur, parvient à ébranler mon dogmatisme médicoscientifique. Il s’agit du médecin David Servan-Schreiber, qui nous a malheureusement quittés l’été dernier à l’âge de 50 ans, victime d’un cancer du cerveau. Psychiatre et docteur en neurosciences, Servan-Schreiber était Français, mais il fréquentait régulièrement le Québec. Il avait d’ailleurs terminé ses études de médecine, dans les années 1980, aux universités Laval et McGill, avant de faire principalement carrière aux États-Unis.
Servan-Schreiber avait tout pour lui. Fils d’une riche et célèbre famille française (son père Jean-Jacques fut un réputé journaliste et homme politique), bel homme et supérieurement intelligent, il était doté d’un irrésistible charisme. Sa voix douce, chaude et pleine de lumière envoûtait. Comme essayiste et chroniqueur, il alliait la clarté à l’élégance et brillait par son empathie à l’égard de ses lecteurs. Ses deux principaux ouvrages, Guérir (2003) et Anticancer (2007), tous deux publiés chez Robert Laffont, se sont d’ailleurs vendus à plus d’un million d’exemplaires.
Un nouveau modèle médical
De 1999 à 2011, jusqu’à un mois avant sa mort, David Servan-Schreiber a signé des chroniques dans Psychologies Magazine, un périodique qui a longtemps appartenu à son oncle Jean-Louis Servan-Schreiber. Presque tous ces textes viennent d’être réunis et publiés en recueil sous le titre de Notre corps aime la vérité. En lisant ou en relisant ces brèves réflexions de deux ou trois pages chacune, je redécouvre ce qui m’attache à ce médecin qui pourtant navigue dans des eaux pour moi généralement rebutantes.
David Servan-Schreiber était un esprit scientifique. La médecine dite occidentale constituait son univers de référence, mais ses recherches en neurosciences et sa pratique médicale en Inde avec Médecins sans frontières, de même que le diagnostic de cancer qu’il a reçu à l’âge de 30 ans, l’ont amené à explorer la nébuleuse des médecines dites douces. «Peu à peu, écrit-il, plutôt qu’à un moteur aux pièces défectueuses, je réalisais que le corps pouvait se comparer à une plante dont il faut prendre soin.» Il se lance alors dans la quête d’un nouveau modèle médical qui «met en question le principe même de cette réduction de l’homme et de la maladie à des réactions biochimiques ou moléculaires», propre au modèle biomédical.
Dans cette exploration de ce qu’il appelle «la nouvelle médecine corps-esprit», Servan-Schreiber ne délaisse jamais l’approche scientifique occidentale. Il propose plutôt d’intégrer les bienfaits prouvés des médecines parallèles «à la tradition scientifique qui nous a tant donné». Avec les outils du médecin-chercheur occidental universitaire, il souhaite donner une vraie chance à des méthodes jusque-là considérées comme strictement intuitives. «La seule mesure qui compte véritablement en médecine n’est pas de savoir si un traitement est “occidental” ou “alternatif”, écrit-il, mais simplement de savoir s’il est efficace et s’il a un minimum d’effets secondaires. C’est ce que demandent, légitimement, les patients. Et ce sont eux qui imposeront à notre système médical, aussi traditionnel soit-il, d’intégrer ces nouvelles thérapies.»
Vérité et réconfort
Dans la presque centaine de chroniques réunies dans Notre corps aime la vérité, Servan-Schreiber raconte des cas et cite de multiples études qui illustrent les avancées thérapeutiques et scientifiques liées au paradigme de la nouvelle (et à la fois très ancienne) médecine corps-esprit. Il réitère bien sûr ses convictions quant à l’efficacité de méthodes comme l’acupuncture, l’homéopathie ou la psychothérapie par EMDR (désensibilisation et reprogrammation par des mouvements oculaires), sans toutefois convaincre, à ce chapitre, le sceptique que je reste.
C’est quand il combine l’apport des neurosciences avec une approche médicale psychosociale que Servan-Schreiber séduit. Notre corps, montre-t-il, n’est pas une machine étrangère à nos émotions. On connaît, évidemment, les méfaits du cholestérol et du tabac sur la santé, mais sait-on assez que l’absence de l’amour d’un proche est tout aussi toxique? Sait-on que «l’amitié compte autant dans la protection contre les maladies cardiaques que le fait d’être marié » et que « vivre sans amis est aussi mauvais pour la santé que fumer régulièrement»?
Quel médecin vous a dit que les caresses bienveillantes font littéralement grandir les bébés, que le sentiment de rejet par rapport à un groupe «allume» les mêmes régions du cerveau que le fait de ressentir une douleur physique, que les homosexuels clandestins développent plus de cancers que ceux qui s’assument, que faire du bénévolat «serait même une garantie de santé plus grande encore que réduire son taux de cholestérol ou arrêter de fumer», que le fait que notre amoureuse ou un ami nous tienne la main dans un contexte difficile réduit non seulement notre sentiment de solitude et notre peur, mais notre douleur, en agissant sur l’hypothalamus qui sécrète ainsi moins d’hormones de stress?
Médecin, scientifique et esprit explorateur, David Servan-Schreiber était d’abord, au sens fort du terme, un humaniste, un précieux compagnon des êtres fragiles que nous sommes tous, surtout dans la nuit de nos détresses. Il était arc-bouté à la quête de la vérité, mais savait la valeur du réconfort. Son oeuvre, parfois hasardeuse mais toujours empathique, est une main tendue.








