Une charge contre Legault
Le mirage François Legault
Gilles Toupin
VLB
Montréal, 2012, 128 pages
Aujourd’hui, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) affirme que le Québec doit d’abord régler ses problèmes en santé, en éducation et en économie avant de songer à peut-être faire l’indépendance. Il martèle qu’il faut s’occuper des « vraies affaires » et mettre de côté, pour au moins dix ans, le projet de souveraineté. Comme le constate le journaliste Gilles Toupin, « la transformation d’un souverainiste fougueux et pressé de faire l’indépendance du Québec en homme politique décidé à y renoncer au profit d’un soi-disant [sic] pragmatisme éclairé par le “ gros bon sens ” a quelque chose d’invraisemblable ».
Ce retournement de veste a choqué Gilles Toupin. Journaliste politique à La Presse pendant l’essentiel de sa carrière, ce dernier, depuis sa retraite, affiche ouvertement ses convictions indépendantistes. En 2010, il publiait Gilles Duceppe (Richard Vézina éditeur), un solide ouvrage d’entretiens avec l’ex-chef bloquiste. Il n’est pas inutile ni déplacé de mentionner, dans le contexte du débat qui nous occupe, que Toupin est le conjoint de l’intellectuelle laïciste Djemila Benhabib, candidate du PQ dans la circonscription de Trois-Rivières.
Dans Le mirage François Legault, un ouvrage qui assume sans détour sa nature pamphlétaire et qui sera en librairie le 8 août, Toupin exprime sa colère « devant le virage à 180 degrés d’un ancien député et ministre péquiste sur la question nationale » et « devant la pauvreté intellectuelle, le culte de la pensée technocratique, l’absence totale de lucidité et de réalisme des propositions du parti qu’il dirige aujourd’hui ». Il qualifie le projet de Legault de « démission morale » et le vilipende sans ménagement.
La source du mal
Alors qu’il prétend ne proposer qu’une trêve dans le débat sur la question nationale, le chef de la CAQ, au fond, trahit radicalement la pensée politique qui l’a animé jusqu’à il y a peu. « Il veut, explique Toupin, mettre la charrue avant les boeufs ; tenter de régler les maux du Québec en faisant abstraction de la source du mal. Sa démonstration est d’autant moins crédible qu’il a passé la plus grande partie de sa vie politique à en démonter les rouages. »
Legault disait la souveraineté nécessaire pour s’attaquer vraiment aux problèmes du Québec. Aujourd’hui, il dit vouloir régler d’abord les problèmes afin de laisser l’avenir ouvert. Selon son ancienne logique, il se présente donc comme le meilleur candidat pour gouverner l’ingouvernable. Pour un homme qui emploie le mot « crédibilité » à toutes les deux phrases (mal construites, généralement), cette métamorphose est plutôt lamentable.
Pour expliquer cette « mue », Gilles Toupin revient sur deux épisodes récents de la vie politique de Legault. En août 2008, lors d’une réunion de l’aile parlementaire du PQ à Bécancour, Legault avait commencé à chanceler. Le cynisme des électeurs, déclarait-il alors, devait mener le PQ à entreprendre un virage. Il fallait, disait-il, mettre en veilleuse le projet souverainiste et se concentrer sur les « vraies affaires » en faisant preuve de courage, c’est-à-dire en annonçant aux électeurs une hausse des tarifs d’électricité qui servirait à mieux financer la santé et l’éducation. Le mauvais accueil réservé à cette proposition par ses collègues l’aurait fâché.
Le second épisode se passe au printemps 2009. À l’Assemblée nationale, Legault dénonce avec énergie les apparences de conflits d’intérêts dans la gestion des Fonds d’intervention économique régionale (FIER). Il reçoit alors une mise en demeure de la part de certains investisseurs qu’il met en cause et est pris de panique. Toupin cite un des collaborateurs de Legault qui affirme que ce dernier « avait peur pour son portefeuille ; pour sa fortune personnelle ».
Quand il apprend, ensuite, que Charles Sirois est un « acteur central des FIER », Legault s’écrase complètement, selon Toupin. Il décrète que critiquer le gouvernement engendre le cynisme, est une mauvaise stratégie et qu’il faut plutôt proposer des solutions constructives, comme il l’affirmait un an auparavant. En juin 2009, il annonce son retrait de la vie politique. À peine un an plus tard, il réapparaît sur la scène publique, aux côtés de Charles Sirois, avec son projet de parti politique « lucide » et vaguement autonomiste.
Une vision essentiellement comptable
S’il reproche principalement à Legault son incohérence dans le dossier de la question nationale, Toupin n’est pas tendre non plus envers les réformes en santé et en éducation proposées par la CAQ. Il souligne que l’abolition des agences de santé régionales et des commissions scolaires engendrerait « une cascade de problèmes » (gestion des effectifs et des immobilisations), que les sources de financement annoncées par Legault seraient insuffisantes, que le mode d’évaluation des enseignants prôné par la CAQ sombre dans l’arbitraire et « le délire organisationnel total » et que, somme toute, les « recettes du management brutal » privilégiées par Legault relèvent « d’une vision essentiellement comptable du politique » qui ferait régresser le Québec sur tous les plans.
Pamphlet politique sans éclat stylistique remarquable, le petit livre de Gilles Toupin ne brille pas non plus par son raffinement argumentatif, mais il démasque néanmoins avec une tonique efficacité le programme politique bancal et potentiellement délétère d’un comptable ambitieux sans autre boussole que l’opportunisme.








