Tout Mainmise sur la Toile
Retour sur la revue de la contre-culture québécoise des années 1970, alors qu’elle atterrit dans l’univers numérique
- On peut accéder aux numéros de Mainmise à mainmise.ca
- Lire un texte paru dans Le Devoir du 30 septembre 2000 par Michel Bélair, ancien collaborateur et directeur de Mainmise.
Mainmise est fondée en 1970 par Jean Basile, qui quitte pour ce faire son rôle de directeur des pages culturelles au Devoir. Il est accompagné dans l’aventure par Georges Khal et Christian Allègre et sera plus tard remplacé par Michel Bélair, aussi du Devoir, qui se retrouvera à la codirection du magazine.
Mainmise, « organe québécois du rock international, de la pensée magique, et du gai savoir », lance son premier numéro le 20 octobre 1970, en pleine Crise d’octobre. Plusieurs pages sont consacrées à Tommy, l’opéra-rock de The Who, car cette première édition sert de programme à la version chorégraphiée par Fernand Nault pour les Grands Ballets canadiens. Traduction des paroles de chanson, photoreportage, texte du poète Denis Vanier sur les anti-Who. Mais aussi invitation à « nettoyer votre perception » pour « voir que votre rêve d’enfance est vrai » avec force LSD, zen et yoga ; invitation à la masturbation ; traduction d’une conférence de Marshall McLuhan ; graphisme éclaté, caricatures, bandes dessinées. En 225 pages, le ton est donné.
Qu’est-ce que ce Mainmise ? Jules Duchastel, professeur à l’UQAM, a étudié le phénomène lors de ses débuts comme sociologue. Le mensuel est « une commune de production […] avec l’objectif de produire un instrument alternatif d’information sur le “mouvement contre-culturel” », écrit alors le spécialiste. Le magazine est « nettement sous l’influence des mouvements contre-culturels américains et de la presse underground qui fleurit encore partout aux États-Unis ».
L’individu d’abord
La philosophie ? On y prône l’individu comme sujet libre, sensible et volontaire ; le monde et la société y sont une « totalité organique » ; la transformation du tout passe par la libération de l’individu et sa transformation. Art, nouvelle technologie, ésotérisme, musique, drogue, écologie, sexe, alimentation, vie communautaire, souci environnemental, culture biologique, médecine douce seront des sujets récurrents, dans un éclatement de la forme qui s’inscrit contre la pensée conventionnelle des revues telles Parti pris ou Cité Libre. « On contestait aussi toute forme de pratiques politiques organisées, a rappelé en entrevue téléphonique Jules Duchastel, qui a vécu, comme étudiant, cette époque. C’était une critique de la société technocratique et de la société de consommation. Ça proposait une utopie un peu irréaliste, qui ne pouvait pas vraiment se généraliser dans la société. » Et c’est peut-être cette utopie qui fait encore sourire quand on survole aujourd’hui les numéros.
« Mainmise, c’était un projet de renverser les modalités de la pensée dominante, de tout révolutionner. Il fallait trouver des formes différentes. Le formatage éditorial était particulièrement original pour l’époque, au sortir des années 1960, avec cette abondance d’images, des dessins, des chroniques, des citations ici et là, toutes sortes de matériaux qui en faisaient l’originalité, poursuit Duchastel. On réinventait la culture, c’était du moins la prétention. »
Une aura de nouvelles pratiques, rappelle M. Duchastel, entoure alors l’équipe de rédaction, qui vit en commune. « Cette mythologie des partys tout nus, qui n’a pas dû finalement arriver si souvent », marque la fin de la pratique religieuse et la libération du Québec. Pardon, du Kébec, selon le sabir mainmisien.
Record mythique
Phénomène marginal ? Selon Jean Guernon, ex-secrétaire trésorier de Mainmise et responsable de la mise en ligne de ces numéros numérisés par la Bibliothèque nationale du Québec, « les freaks et les jeunes de la nouvelle culture » étaient les principaux lecteurs. Et plus nombreux qu’on peut le penser. Le plus gros tirage, « le no 26, si ma mémoire est bonne », aurait été de 23 000 ou 26 000 exemplaires. Une autre mythologie ? Le chiffre est pourtant confirmé par Michel Bélair, qui avait retracé en nos pages, il y a quelques années, l’histoire de Mainmise.
Le dernier numéro est paru en octobre 1980. Au fil du temps, Mainmise a publié des textes de Denis Vanier, Josée Yvon, Paul Chamberland, Raôul Duguay, Claude Péloquin, Pierrot Léger, Michel Tournier, Henri Laborit, et des dessins de Gotlib, Brétécher et Robert Crumb. Entre autres.










