La psychologie n’est pas que pour les nuls
L’humain, c’est la leçon de la psychanalyse, est un être de parole
Sigmund Freud, pionnier de la psychanalyse, a été le brillantissime porte-parole de l’inconscient.
Psychologie en 30 secondes
Christian Jarret
Hurtubise
Montréal, 2012, 160 pages
Avec Freud au quotidien
Philippe Grimbert
Grasset
Paris, 2012, 320 pages
La psychologie est victime de son succès populaire. Comme l’écrit le psychologue et journaliste britannique Christian Jarret dans Psychologie en 30 secondes, « la familiarité du sujet/matière de la psychologie la met à part des autres sciences ». Nous avons tous tâté de la chimie ou des mathématiques à l’école, mais, sauf pour ceux qui ont décidé de faire carrière dans ces domaines, nous n’avons pas la prétention de vraiment connaître ces matières. « Par contre, continue Jarret, nous avons tous un mental propre et nous vivons jour après jour en interagissant avec nos congénères. Par conséquent, la focalisation de la psychologie sur le mental et le comportement est familière à chacun. Dans ce sens, nous sommes tous des psychologues amateurs. »
Familiarité et maîtrise
Cette attitude, de plus, est nourrie par une foule d’auteurs, de coachs de vie et de conférenciers à deux sous qui tentent de faire fortune en répandant des recettes psy primaires qui réduisent le riche univers de la psychologie à des théories bidon et conformistes pour consommation rapide. On en vient à croire, devant tout cela, que la psychologie, c’est vraiment pour les nuls.
« Toutefois, écrit Jarret, nous ne devons pas confondre familiarité et maîtrise. Même si nous avons des théories de prédilection quant aux motifs et aux actions des gens, cela ne signifie pas qu’elles sont correctes. » La psychologie, comme science, c’est plus que ça. En présentant avec clarté et efficacité « les 50 plus grandes théories en psychologie », Psychologie en 30 secondes, un ouvrage issu d’une collection de vulgarisation britannique reprise en traduction au Québec par les éditions Hurtubise, vient nous le rappeler de belle façon.
Plus que du gnangnan
La psychologie, en effet, ne se résume pas aux élucubrations qui garnissent les rayons « croissance personnelle » des librairies ou qu’expriment des deux de pique intellectuels à l’émission de Denis Lévesque. La psychologie, c’est la théorie du « biais de confirmation » formulée par Wason, selon laquelle « on cherche l’information qui soutient ses convictions existantes » ; c’est la théorie de « l’effet du spectateur », de Darley et Latané, qui postule que « plus il y a de personnes présentes dans une situation donnée, moins nous sommes susceptibles d’intervenir si quelqu’un a besoin d’aide » ; c’est la découverte, par Milgram, de notre propension à obéir si une figure d’autorité nous le commande ; c’est Pavlov et ses chiens conditionnés ; c’est l’humaniste Maslow et sa « hiérarchie des besoins » ; c’est la mise au jour, par Beecher, de l’effet placebo.
La psychologie, vient nous redire ce livre simple, stimulant et instructif, n’est pas qu’un discours de réconfort gnangnan tenu par des motivateurs improvisés à des matantes en quête d’un kit de survie éthique depuis que la religion ne fait plus leur affaire. La psychologie est une science humaine capable d’explorer avec profondeur, originalité et rigueur notre psyché et nos comportements et de faire réfléchir.
Freud comme guide
Freud, dans cet univers, s’impose comme le plus costaud des maîtres. On a eu beau, depuis l’invention de la psychanalyse, tenter de les discréditer, le savant et ses thèses continuent, à juste titre, de fasciner. L’inconscient, difficile à saisir même quand il parle fort, a trouvé en Freud un brillantissime porte-parole.
« Sans doute, écrit le psychanalyste français Philippe Grimbert, est-ce la notion la plus dérangeante apparue au dix-neuvième siècle dans le domaine de la pensée. Parce qu’elle déloge le Moi de sa position de maîtrise, parce qu’elle remet en question la suprématie de la raison et l’empire de la connaissance de soi, elle se trouve aujourd’hui encore en butte à des attaques virulentes de la part de certains philosophes comme de certains adeptes des théories comportementales et cognitives, ces fameuses TCC qui nient l’inconscient freudien et proposent des traitements parfois proches du conditionnement pavlovien. »
Grimbert, à qui l’on doit le roman Un secret, dont un beau film, avec Patrick Bruel et Cécile de France, a été tiré, propose dans Avec Freud au quotidien des « essais de psychanalyse appliquée » à des sujets comme la politique, le cinéma, la photographie, la chanson, le tabac, l’humour et, bien sûr, l’amour. La psychanalyse ne « guérit » peut-être pas, écrit Grimbert pour résumer son angle d’approche, mais, en nous apprenant à faire avec nos failles et nos faiblesses, voire à les transformer en créativité grâce à la parole, elle « sauve ».
Quand il traite des enjeux psychiques liés au tabac, à l’amour et à la libération des femmes, Grimbert fait dans le divertimento plaisant, mais peu concluant. Quand il explique pourquoi la chanson, une de ses spécialités, est « un art peut-être mineur mais voué à nous rendre majeurs », il brille. L’humain, c’est la leçon de la psychanalyse, est un être de parole, mais tout ne se dit pas précisément. Dans ces conditions, la chanson, cet art de la mélodie, vient à notre secours. Elle tire sa nécessité du fait que la répétition qui la fonde et les rythmes simples qui la structurent font écho « aux nombreux rythmes auxquels obéissent les fonctions vitales et les besoins de notre corps ».
Chanson primale
Déjà, dans l’utérus, nous percevons un rythme corporel, une ligne de basse (la voix du père) et une mélodie (la voix de la mère). Le « baby-talk » qui suit notre venue au monde poursuit cette mélodie, mais avec des mots qui donnent « naissance à un sujet». La chanson est en quelque sorte « notre première nourriture », elle qui vient combler le « mi-dire » auquel nous sommes condamnés et qu’on retrouve donc avec plaisir tout au long de notre vie, surtout devant de nouvelles difficultés comme « la rencontre avec l’autre sexe, la mort, les questions métaphysiques ». Les ritournelles qui nous bercent constituent, en ce sens, « une nécessité intime pour l’être de parole ».
Grimbert, qui propose aussi une perçante analyse freudienne du film Les oiseaux d’Alfred Hitchcock, signe ici, avec intelligence et humour, un solide plaidoyer pour la psychanalyse, cette méthode qui éclaire peut-être mieux que tout autre « le mystère auquel tout homme doit faire face : son propre désir ».








