Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?
Abonnez-vous!
Publicité

Des histoires olympiques

Art mineur selon la philosophe Isabelle Queval, le sport est le symptôme de questionnements actuels

21 juillet 2012 | Louis Cornellier | Livres
En 1936, aux « Jeux de la honte », l’Afro-Américain Jesse Owens remporte quatre médailles. La légende veut qu’Hitler ait refusé de serrer la main du champion. C’est faux.
Photo : Associated press En 1936, aux « Jeux de la honte », l’Afro-Américain Jesse Owens remporte quatre médailles. La légende veut qu’Hitler ait refusé de serrer la main du champion. C’est faux.

Les 100 histoires des Jeux olympiques

Mustapha Kessous

PUF

Paris, 2012, 128 pages

Ceux qui ne s’intéressent qu’aux performances chiffrées et qu’aux vainqueurs ratent le sens et l’essence du sport. Cet univers, en effet, est d’abord un fabuleux réservoir de récits humains. Sur le terrain, sur la piste, des hommes et des femmes, pour le plaisir ou pour la gloire et l’argent, se mettent en jeu, physiquement, bien sûr, mais aussi mentalement, charriant avec eux, dans la foulée, leur vision du monde. C’est la raison pour laquelle le sport, s’il n’était pas raconté, serait sans intérêt.


Activité typiquement humaine qui consiste, selon la formule du philosophe Bernard Suits, en des « tentatives volontaristes pour surmonter des obstacles artificiels », les jeux sportifs ont besoin du langage pour trouver leur sens. Courir, pour un membre de «l’espèce fabulatrice», selon l’expression de Nancy Huston, n’est rien s’il n’y a pas de mots pour dire cette course.


Journaliste au quotidien français Le Monde, Mustapha Kessous l’a compris. Dans Les 100 histoires des Jeux olympiques, publié dans la collection « Que sais-je ? », il procède à des mises en récit des grands moments de l’histoire de « l’événement sportif le plus important du monde moderne ». Au lieu d’y aller d’un essai classique comme il y en a tant sur l’histoire des Jeux, Kessous a choisi de les raconter, et par conséquent de les révéler, en histoires. Alors que les Jeux de Londres s’apprêtent à envahir l’actualité internationale et nos écrans, la lecture de ce bref ouvrage est fortement recommandée à ceux et celles qui souhaitent donner une profondeur culturelle à cette messe sportive.


Les histoires sportives peuvent se présenter sous plusieurs formes. On peut, par exemple, froidement retenir les dates marquantes. On mentionnera alors que les Jeux olympiques de l’ère moderne ont été lancés en 1896 ou que leur version paralympique ne date que de 1960, année du premier cas de dopage avéré aux Jeux. Cette histoire platement chronologique ennuie rapidement. Kessous n’emprunte pas cette voie, même s’il intègre ce type d’informations à ses 100 histoires (en situant erronément, toutefois, en 1984 plutôt qu’en 1988 la tricherie de Ben Johnson).


On peut aussi adopter le ton du « human interest », sous la forme du fait divers sportif générateur d’émotions. On racontera alors le courage de Joannie Rochette, qui a patiné pour le bronze à Vancouver malgré la mort de sa mère survenue pendant les Jeux. Ces récits édifiants émeuvent, mais sont un peu courts. Kessous ne retient pas le précédent, mais en présente quelques autres. En 1952, à Helsinki, l’Américain Frank Havens remporte l’or à l’épreuve du 10 000 m en canoë une place. Vingt-huit ans plus tôt, son père, Bill, candidat au même honneur à Paris, avait choisi de se retirer des compétitions pour ne pas rater… la naissance de son fils ! Kessous parle donc de l’invention de « la médaille transgénérationnelle ». Charmantes, ces anecdotes manquent toutefois de portée.


Les histoires gagnent en substance quand les considérations sociopolitiques s’en mêlent. « Le sport, écrit la philosophe Isabelle Queval dans Le sport. Petit abécédaire philosophique (Larousse, 2009), est politique par son omniprésence sociale et ses enjeux géopolitiques ; mais il n’engendre pas de sens politique. Les sens du sport sont hors du sport, projetés sur lui de par la facilitation permise par ses schémas compétitifs, son simplisme, sa capacité identificatoire. Le sport est un schème qui recycle et diffuse les sens politiques. »

 

La main du vainqueur


Fondés par Pierre de Coubertin, un aristocrate qui souhaitait démocratiser le sport par souci patriotique, les Jeux olympiques, depuis leur naissance, ont été, écrit Kessous, « intrinsèquement liés à l’évolution de notre monde ». Au début, par exemple, ils refusent la participation des femmes, dont le rôle, selon le baron de Coubertin, « devrait être avant tout de couronner les vainqueurs »puisqu’une « olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte ». Aujourd’hui, des Jeux sans athlètes féminines seraient impensables, et nous sommes plusieurs à penser que ces sportives constituent souvent un sommet de l’esthétisme. Certains pays musulmans ne l’ont toutefois pas encore compris, et la lutte féministe sportive reste donc d’actualité.


Français d’origine arabe, Kessous signait, dans Le Monde, en décembre 2009, une retentissante tribune dans laquelle il exposait le racisme dont il est victime en France. « Ça fait bien longtemps que je ne prononce plus mon prénom lorsque je me présente au téléphone, écrivait-il. […] Dire Mustapha, c’est prendre le risque de voir votre interlocuteur refuser de vous parler. » On ne s’étonnera donc pas que cet enjeu se retrouve dans son ouvrage.


Kessous rappelle qu’en 1904, à Saint-Louis, des « journées anthropologiques » sont organisées à côté des Jeux et réservées aux « races inférieures », « aux sauvages de couleurs », pour l’amusement du peuple américain. En 1936, aux Jeux de Berlin rebaptisés « les Jeux de la honte », deux sprinteurs américains d’origine juive sont retirés de l’équipe du relais 4x100m, à la demande des Allemands. Un des entraîneurs de l’équipe américaine, note Kessous, est membre d’une organisation pro-nazie. À ces mêmes Jeux, l’Afro-Américain Jesse Owens remporte quatre médailles. La légende veut qu’Hitler, devant ses exploits, ait refusé de serrer la main du champion et quitté le stade. C’est faux, affirme Dessous. Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’Owens, à son retour au pays, n’a pas été reçu par le président Roosevelt, comme le veut la coutume. « Sa place, se désole Dessous, reste… au fond du bus. »

 

Les perdants magnifiques


Il y a, enfin, une quatrième catégorie d’histoires. Ce sont les plus rares et les plus précieuses. Elles mettent en scène des athlètes qui incarnent la noblesse du sport comme vecteur des vertus humaines, qui choisissent la défaite plutôt que le dopage, qui font passer la fraternité humaine avant la victoire à tout prix, qui font du sport une culture - une éthique, une esthétique - plutôt qu’un vulgaire champ de bataille. Ils finissent 6e ou 23e ou encore font du jogging le samedi matin sans avertir les médias. On en trouve de furtives traces dans l’ouvrage de Kessous, mais on aurait souhaité plus de ces sages et un peu moins de banals champions.


« Art mineur, sans doute, [le sport], écrit Isabelle Queval, est le symptôme de questionnements actuels. » Souhaitons-nous, à Londres, de nouvelles histoires signifiantes.

 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer
Publicité
Articles les plus : Commentés|Aimés
Blogues
Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel