Réinventer le polar
L’inspecteur-chef Armand Gamache poursuit sa série d’enquêtes
Révélation brutale
Louise Penny
Traduit de l’anglais (Canada) par Claire et Louise Chabalier
Flammarion Québec
Montréal, 2012, 480 pages
Encore une fois, l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec Armand Gamache et son équipe débarquent dans le petit village enchanteur de Three Pines, situé dans les Cantons-de-l’Est. Où l’on retrouve la même bande d’amis.
Décidément, on ne se lasse pas de cette série plusieurs fois primée, traduite dans une vingtaine de pays. L’auteure, Louise Penny, ex-journaliste née à Toronto et Québécoise d’adoption, parvient à se surpasser d’étonnante façon dans Révélation brutale, le cinquième volet de la série « Armand Gamache enquête ».
Autant on prend plaisir à renouer avec les lieux et les personnages qui reviennent de livre en livre, autant on est séduit par l’ingéniosité avec laquelle se dénoue l’enquête. L’émotion est là. La fascination aussi. Et en même temps, on est sur les dents.
Le cadavre d’un homme est retrouvé dans le bistro d’Olivier, point de rencontre des habitants du village, où l’on sert dans une ambiance chaleureuse de la bonne bouffe et du bon vin. Branle-bas de combat.
Questions, questions
Qui a tué ce vieillard qui a toutes les apparences d’un sans-abri et que personne ne semble connaître au village ? Et pourquoi a-t-on transporté le corps spécifiquement dans le bistro d’Olivier ? Car Gamache s’en rend compte très vite, le meurtre n’a pas été perpétré sur place. Où, alors ? Par qui ? Et pourquoi ?
Au-delà des questions de routine, Gamache s’interroge avant tout sur l’émotion derrière. L’émotion derrière le meurtre. Ses coéquipiers le savent, et le jeune enquêteur qu’il prend sous son aile va le découvrir très vite : « […] on ne voit pas ce qui tue, d’où le danger. Ce n’est ni un revolver, ni un couteau, ni un poing. C’est une émotion. Rance et putride. Attendant l’occasion de frapper. »
Cette émotion est nécessairement liée au passé. Et a bien souvent à voir avec des secrets enfouis. D’où le besoin de mentir. C’est la façon de voir de Gamache, celle qu’il transmet à son équipe.
Alors, qui a quelque chose à cacher à Three Pines ? Qui a intérêt à mentir ? Bien des gens, semble-t-il. Bien des gens se livrent à une lutte intérieure. C’est ce qu’on comprend. On n’est pas dans le noir ou blanc ici.
Bientôt, les suspects au village vont se multiplier. Parmi les habitués, consternés. Mais aussi chez les nouveaux arrivants de l’endroit, ceux qui viennent d’acquérir, pour la transformer en auberge de luxe, une vieille demeure au lourd passé, où des meurtres ont déjà été commis.
L’imbroglio est total. Histoires de concurrence, de jalousie, de vengeance. De cupidité. De trahison. Histoires de peur, de terreur. Tout cela s’entrecroise.
L’enquête va dans tous les sens. Elle nous conduit jusqu’aux îles de la Reine-Charlotte, en Colombie-Britannique. Sur la piste du cèdre rouge, de l’artiste Emily Carr et de l’éco-terrorisme. Ça fait beaucoup, oui. Un peu chargé. Mais ça se tient.
On est aussi amené, chemin faisant, à replonger dans l’histoire des pays de l’Est, à revenir à l’époque de l’effondrement de l’Union soviétique, à remonter la filière jusqu’en Tchécoslovaquie.
Mais le plus souvent, nous sommes ramenés dans une cabane, en forêt, à vingt minutes de marche de Three Pine. Là vivait, entouré d’oeuvres d’art de grande valeur, un ermite, sculpteur de talent. Là se trouve la véritable solution de l’énigme.
Il nous faudra encore apprendre à décrypter, avec Gamache, de mystérieuses inscriptions, à l’aide de codes secrets. Tout cela s’avère fort complexe. Et très divertissant.
Les fils aux nombreuses ramifications se dénouent lentement. En laissant chaque fois en plan une part de mystère. Nous tenant en haleine, jusqu’à la toute fin. Même une fois identifiés pour de bon l’homme assassiné, le meurtrier et le motif concret du meurtre, restera à éclaircir une part de l’énigme. Brillant.
La poésie, même
Pendant ce temps, les petites choses du quotidien, les petits rien de la vie n’en continuent pas moins d’exister. C’est ce qui donne une touche toute particulière aux romans de Louise Penny, à Révélation brutale en particulier : on voit vivre au jour le jour tout un chacun, policiers autant que villageois, aux prises avec leurs émotions, leurs contradictions.
On voit un couple de peintres, Peter et Clara, lui artiste reconnu, elle en train de le surpasser. On sent la tension. On entend leurs questionnements. On est dans leur maison, dans leurs ateliers respectifs.
Peter et Clara font partie des personnages redondants de la série. Tout comme Olivier, le proprio du bistro. Un gai, qui vit en couple avec Gabri, dans le gîte qu’ils ont mis sur pied. On est dans leur vie à tous les deux, comme on est dans la vie du bistro, quand tous se réunissent pour manger ou boire un verre.
L’un des personnages les plus fantaisistes de la série est sans doute cette vieille poète célèbre, mais folle et alcoolo, appelée Ruth. Elle déblatère des insultes à tout venant. Et elle est du genre à se balader avec à ses côtés un canard, un vrai canard vivant, habillé avec des vêtements d’enfant.
Elle est du genre à servir, quand elle reçoit ses amis à souper dans sa maison capharnaüm, des pêches en conserve, des morceaux de bacon, du fromage et des oursons en gélatine. Le tout arrosé de scotch, que les invités sont sommés de boire dans de grands bols. Savoureux.
Ces incursions, parfois très comiques, dans la vie de chacun ponctuent avec bonheur le récit. Le tout est parsemé de poésie. Celle de la vieille poète folle qu’affectionne particulièrement Gamache et qui rebute son adjoint. Mais pas seulement.
Les allusions et citations littéraires sont nombreuses. On passe de Thoreau à Pascal, on visite Charlotte Brontë. Et ça coule, c’est sensé. C’est riche. Inspiré.
Bien plus que du polar.








