Mortelle randonnée
La fille avec une robe à pois
Beryl Bainbridge
Traduit de l’anglais par Laurence Kiéfé
Christian Bourgois éditeur
Paris, 2012
219 pages
Le 2 mars 2011, Sirhan Sirhan, condamné pour l’assassinat du sénateur Bobby Kennedy en 1968, s’est vu refuser pour la quatorzième fois sa libération sur parole. Quarante-deux ans après la fusillade mortelle à l’hôtel Ambassador, son avocat continuait de soutenir que son client n’avait conservé aucun souvenir de l’attentat, pour la bonne raison qu’il avait alors subi un lavage de cerveau et que, s’il avait fait feu en direction du vainqueur de la primaire démocrate californienne, il agissait sous hypnose.
Le bon vieux George Plimpton, écrivain, proche de Bobby et qui mit à profit ses talents d’ex-partenaire d’entraînement des Lions de Detroit pour aider à plaquer l’assassin au sol ce soir-là, a offert une description de ce dernier : « extrêmement calme, il semblait purgé, vide ». Cela dit, je vais vous donner un bon conseil : évitez donc de googler « Robert F. Kennedy ». Entre les 10 ou 13 projectiles dénombrés, alors que le chargeur du pistolet de Sirhan ne pouvait en contenir que huit, la balle fatale tirée à un pouce du crâne de la victime et venue de l’arrière alors que le présumé tueur solitaire se tenait en face, à plusieurs pieds de distance, et quelques autres détails similaires tirés des conclusions et contradictions de rapports d’expertise conjecturées à l’infini sur la Toile, vous risquez de perdre quelques précieuses heures de votre matinée.
En 2011, la commission des libérations conditionnelles a justifié ainsi son refus d’élargir Sirhan : « Il ne comprend pas encore toutes les ramifications de son crime. » Les mêmes mots pourraient être utilisés pour décrire l’étrange projet de la romancière anglaise Beryl Bainbridge, décédée en 2010. Au moment de sa mort, elle travaillait, dit-on, sur ce bouquin, son 21e, à peu près achevé, ou - selon l’intéressante formulation adoptée par le critique du Figaro - « suffisamment avancé pour que son éditeur pût en donner une version qui semble achevée ». Voire.
L’affaire RFK
Devant La fille avec la robe à pois, le lecteur sérieux qui n’a pas la chance de connaître l’écriture de cette « grande dame des lettres anglaises » et éternelle finaliste au Booker se pose forcément des questions. L’inachèvement du manuscrit peut-il expliquer à lui seul l’étrangeté de l’oeuvre que nous avons entre les mains ? Cette construction boîteuse, ces maladresses qui sautent aux yeux, tels les longs et ennuyants flash-back en italique qui n’éclairent à peu près rien, auraient-elles survécu à un bon travail de révision ? Probablement pas.
Une bonne partie de la bizarrerie de l’ensemble tient aussi aux choix esthétiques de l’écrivaine. Dire que Bainbridge a écrit un roman sur la mort de Bobby Kennedy serait à la fois très insuffisant et pas complètement faux. On est bien en 1968, l’année de toutes les euphories et de tous les dangers, et le point d’arrivée de ce sombre et macabre road novel est bel et bien l’hôtel Ambassador. Mais à la différence d’un Don DeLillo qui, abordant l’affaire JFK, utilise les armes de la fiction pour reconstruire l’histoire dans Libra, Bainbridge choisit de se concentrer sur un seul motif de la trame de la mort du frérot, non pour défaire et refaire toute la tapisserie, mais pour nous entraîner dans la pièce voisine. En tirant sur ce fil unique, qui tient à quelques phrases, tout au plus, du récit officiel de l’affaire RFK, elle a donc tissé à rebours un filon narratif dont le point de départ, qui est aussi celui de son aboutissement historiquement balisé, est tout entier contenu dans l’amorce d’un article du Times de l’époque : « Le récit d’une militante de A Youth for Kennedy selon lequel une fille en robe blanche à pois est sortie en courant de l’hôtel où le sénateur Robert Kennedy avait été tué et a dit “ Nous l’avons tué ! ” a été vérifié par la police ce mercredi. »
Si on ajoute que la fille en question était accompagnée d’un homme de type mexicain-américain, que d’autres témoins ont affirmé l’avoir aperçue en compagnie de l’assassin dans les instants qui ont précédé le crime, et que les susdites vérifications policières n’ont rien donné, nous voici avec, entre les mains, amplement de quoi alimenter une bonne histoire de conspiration, doublée d’un classique exercice de politique-fiction. Madame Bainbridge a décidé de placer ses ambitions ailleurs, et c’est une liberté que nous devons respecter, en tenant compte, aussi, de son art miniaturiste opposé à celui de la fresque, même si le résultat est loin d’être probant.
Suppléant à l’incompétence policière, l’imagination de l’écrivaine s’est donc attachée à inventer une vie antérieure aux événements à cette jeune femme dont l’histoire n’a conservé que le vêtement. Elle en a fait une Anglaise débarquée aux États-Unis dans l’espoir de retrouver un mystérieux docteur Wheeler, à qui elle doit des bienfaits au sujet desquels l’auteure ne daignera jamais vraiment nous éclairer. Wheeler, ténébreux personnage apparemment mêlé à la campagne de Bob Kennedy, est peut-être un membre des services secrets, peut-être tout autre chose, la romancière, dans ce premier jet du moins, nous balançant ses chiches indices avec une insouciance qui finit par ressembler à un je-m’en-foutiste abandon du lecteur.
William Boyd a comparé ce roman opaque à L’étranger, mais Camus ne s’est pas servi, lui, d’un épisode de l’histoire de l’Algérie comme d’une faible lueur agitée au bout du tunnel de son récit pour faire semblant de dissiper le brouillard existentiel qui enveloppait son héros. Ce grinçant roman de la route nous fait traverser l’envers de l’Amérique du Peace and Love, une terre de fosses et de fantômes où partout la mort s’affaire. Luther King est tombé en mars. Pendant qu’on se dirige vers la Cité des Anges, croisant ici un cercueil de GI, là un cadavre de violeur égorgé, on apprend qu’un jeune type vient de tirer trois fois sur Andy Warhol. Et maintenant, c’est au tour de Bobby… On s’accroche, en se disant qu’on va peut-être enfin connaître le fond de l’histoire. À la fin, c’est la romancière qui est retrouvée morte.








