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    Quelle est votre juste part ?

    Louis Cornellier
    30 juin 2012 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    La juste part - Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains

    David Robichaud et Patrick Turmel

    « Documents »

    Montréal, 2012
    104 pages

    Dans son essai Le monstre doux (Gallimard, 2010), l’intellectuel italien Raffaele Simone développe une thèse intéressante. Les idées de la droite économique, fondées sur la liberté individuelle et sur les bienfaits de la compétition, seraient plus instinctives, plus « naturelles », que les idées de la gauche, qui mettent en avant la nécessité de la solidarité et le sens du social. L’opposition droite/gauche, en d’autres termes, rejouerait sur le terrain socioéconomique l’opposition nature/culture, raison pour laquelle les idées de droite seraient plus faciles à défendre que les idées de gauche, qui exigent, pour être comprises, un détour culturel, un dépassement du simplisme argumentatif.

    Prenons l’exemple du fameux « Tax Freedom Day », popularisé par l’Institut Fraser. Ce « jour de la libération fiscale » serait arrivé, cette année, au Québec, le 17 juin. Jusque-là, nous dit l’Institut Fraser, nous travaillions pour l’État. Depuis, nous pouvons travailler pour nous-mêmes. L’idée est simple : en vous soutirant des taxes et impôts, l’État vous prive de votre liberté économique. Tout le monde peut facilement comprendre qu’il serait préférable de garder son argent pour soi.


    Contester cette logique exige un effort intellectuel. Dans Le Devoir du 16 juin dernier, trois chercheurs, Thomas Ferretti, Maxime Lambrecht et Vincent Aubert, se livrent à cet exercice. Ils rappellent d’abord que « travailler pour l’État », c’est travailler pour nous puisqu’on « ne peut pas passer une minute de notre journée sans utiliser un service public ». Ils ajoutent que notre revenu n’est pas nécessairement lié à notre mérite personnel, mais bien à un marché créateur d’inégalités, et que l’impôt sert aussi à corriger cette injustice. Ils reconnaissent, enfin, que l’impôt actuel est injuste. Non pas parce qu’il prend trop aux riches, mais, au contraire, parce qu’il les ponctionne proportionnellement moins qu’il ne ponctionne la classe moyenne.

     

    Réfutation d’un mythe


    Cette démonstration de la bêtise du « Tax Freedom Day » donne raison à Simone. Elle a beau être plus juste, plus raffinée et plus vraie que la thèse de la droite, elle s’impose plus difficilement dans les esprits parce qu’elle est contre-intuitive. « Être de gauche est plus fatigant qu’être de droite », conclut Simone, mais, puisque c’est la gauche qui a raison, elle doit trouver des façons efficaces de convaincre.


    Les philosophes David Robichaud et Patrick Turmel s’attaquent à ce défi dans La juste part, un bref mais brillant et réjouissant essai, publié par l’équipe du magazine Nouveau Projet dans la collection « Documents ». Réfutation allègre du mythe selon lequel l’individu serait « entièrement responsable des fruits de son travail et de ce qu’il peut en retirer sur le marché », cet essai imagé veut montrer « que toute richesse est d’abord un produit social » et qu’il est juste que les plus riches d’entre nous paient plus de taxes et d’impôts que les autres « parce qu’ils profitent davantage de la coopération sociale et des bénéfices collectifs produits ».


    Le (néo)libéralisme économique s’inspire des idées du philosophe anglais John Locke. Dans le paisible état de nature, suggère ce dernier, les humains ont des droits naturels - à la vie, à la liberté et à la propriété - octroyés par Dieu et le libre marché est le système qui s’impose. L’État ne vient pas spolier les individus et tout va bien.


    Cette fiction, toutefois, ne tient pas la route. Le philosophe anglais Thomas Hobbes montre, en effet, que le respect des droits d’autrui n’est pas naturel, que la liberté totale peut mener au vol et au meurtre et que, « dans un tel état, il n’y a pas de place pour l’activité industrieuse, parce que le fruit n’en est pas assuré […] ». Aussi, pour qu’une société soit productive et économiquement viable, il faut une certaine coopération sociale, qui passe par des règles et contraintes respectées par tous. Par exemple, il n’est pas nécessairement rationnel, d’un point de vue individuel, de payer ses impôts, d’économiser l’eau potable, d’aller voter et de préserver les ressources naturelles. « Le problème, écrivent Robichaud et Turmel, c’est que lorsque tous raisonnent de cette façon, on se retrouve avec des problèmes collectifs dont tous souffrent. »


    La compétition a certes des vertus, mais elle exige des règles pour demeurer saine et sa logique n’a pas sa place partout. La compétition sportive vise à faire ressortir le meilleur athlète, pas le plus dopé ; la compétition scolaire vise à susciter une émulation faisant éclore les talents de tous, pas seulement des plus riches. Si seuls ces derniers, parce qu’ils ont accès aux drogues efficaces ou à de prestigieuses écoles, s’imposent, la compétition est faussée et l’excellence athlétique ou scolaire perd son sens. Il en va de même en matière économique : les interventions de l’État ne doivent pas servir à empêcher une saine compétition, « mais à dissuader certains comportements individuels qui menaceraient la stabilité ou la désirabilité de la compétition ».


    Collectivement, expliquent Robichaud et Turmel, nous pouvons faire voler des avions, créer de l’énergie nucléaire et transplanter des organes ; seuls dans la nature, nous peinerions à allumer un feu. Nous sommes, selon la formule, « juchés sur les épaules d’un géant », et ce géant, « c’est la tradition culturelle cumulative ». Les génies créateurs ont certes des mérites individuels, mais ils doivent aussi leur réussite à un contexte culturel et social.


    Pour ces raisons, s’il est légitime de donner de gros salaires à certains, il est aussi justifié d’exiger de ceux qui ont le plus bénéficié de ce contexte qu’ils fournissent leur juste part en matière de taxes et impôts. Quand on constate, de plus, que les inégalités sociales engendrent une course folle à la consommation et que les sociétés plus égalitaires améliorent le sort de toute la population, le modèle social-démocrate, qui préserve les vertus de la compétition et du marché tout en corrigeant leurs abus par des politiques redistributives, remporte la palme du modèle idéal ou du moins pire des modèles.


    L’humain s’améliore souvent par la compétition, mais toujours par la coopération, sans laquelle il périrait. À l’heure de choisir un modèle de société pour le Québec, David Robichaud et Patrick Turmel viennent nous rappeler, avec finesse et brio, que le simplisme de droite est une dangereuse imposture.













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