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    Québec érotique

    Photo: Christopher Anderson - Magnum photos
    « Partis d’une morale catholique officielle très rigoureuse, les Québécois en sont venus, 
    dans les années 1970, à vivre des expériences sexuelles contre-culturelles qui semblaient les éloigner à jamais des censures et des prohibitions du début du siècle. »
    Dans l’entre-deux-guerres, un certain Montréal devient un important centre de divertissement en Amérique du Nord. Le jeu, la vie nocturne et l’alcool n’y ont peut-être pas bonne presse, mais ils y restent largement accessibles. Il y avait là une sorte de Petite Havane, un « Paris de l’Amérique du Nord », diront les admirateurs et les noctambules, blotti au creux d’une société à la morale bigote, où le chapelet se disait en famille et où les chantres d’un monde nouveau espéraient, comme dans Maria Chapdelaine, qu’au pays du Québec rien ne change et rien ne meure.

    À Montréal, alors, quelque 80 bordels ont pignon sur rue, pratiquement tous situés dans un périmètre d’environ six pâtés de maisons, une zone bornée par les rues Saint-Laurent, Craig (Saint-Antoine), Saint-Denis et Sherbrooke. C’est le Red Light montréalais, le fameux Quartier rouge, dont les dernières façades, comme celle du longtemps irréductible Cabaret Cléopâtre, sont ces jours-ci démontées pierre par pierre.
    Une étude américaine menée durant la Seconde Guerre mondiale démontre que la moitié des hommes mariés auraient eu des relations sexuelles en dehors des liens qui les unissaient à leur douce moitié. Situation toute probable ici aussi, dans le Quartier rouge ou dans les maisons closes des régions, expliquent Caroline D’Amours et Jeff Keshen dans un des textes qui composent Une histoire des sexualités au Québec au xxe siècle. Ce livre, placé sous la direction de Jean-Philippe Warren, comble un vide : alors que la sexualité est au cœur de l’existence humaine et, partant, de son histoire, elle n’a pas fait spécialement l’objet d’étude au Québec. Ou si peu.
     
    D’ordinaire, un ouvrage collectif souffre de dissemblances importantes entre ses différentes parties. Ici, Jean-Philippe Warren a traduit lui-même un certain nombre de textes, auxquels sa plume donne le style et, dans l’élan, une certaine cohérence à l’ensemble. Malgré l’allure drabe de la couverture, l’ouvrage est accessible, le sujet important.
     
    Pour Jean-Philippe Warren, il est dommage que les chercheurs se soient si peu intéressés jusqu’ici à une histoire québécoise de la sexualité « pour mieux comprendre le parcours ayant mené du Canada français clérical au Québec étatique ». En matière de sexualité, ce presque pays a connu une trajectoire qui éclaire d’autres facettes de son existence. « Partis d’une morale catholique officielle très rigoureuse, les Québécois en sont venus, dans les années 1970, à vivre des expériences sexuelles contre-culturelles qui semblaient les éloigner à jamais des censures et des prohibitions du début du siècle. »
     
    Mais les transformations de l’intimité ont-elles renversé le produit public de l’ordre sexuel traditionnel ? Pas si sûr, au final. « La sexualité, que ce soit celle de la Grande Noirceur ou celle de la révolution sexuelle, demeure toujours insérée de manière dynamique, complexe et éminemment conflictuelle dans la trame de la culture commune et des politiques publiques. » Et c’est ce qui ressort de ce portrait en croupe du Québec : malgré la contrainte morale, la sexualité, comme un ruisseau détourné, y a trouvé des façons, parfois perverties par les barrages qu’on lui pose, de se vivre et de se dire. À travers la prostitution. À travers les courriers du cœur. À travers la confession. À travers les journaux jaunes, ces publications « qui représentaient le milieu du cabaret à Montréal et publiaient des anecdotes et potins sur les clients, les artistes, la police et l’administration municipale », comme le précise l’étude de Viviane Namaste.
     
    Ces feuilles de chou jouaient avec un certain contenu sexuel, et ont conséquemment dû lutter contre la censure. Et si l’on observe la littérature québécoise par le trou de la serrure de la chambre à coucher ? « On y trouve, de façon étonnante, beaucoup plus d’érotisme que ce que l’on croit », a indiqué en entrevue au Devoir la spécialiste de l’érotisme en littérature québécoise Élise Salaün. Auteure d’Oser Éros, Salaün a analysé une centaine de romans d’ici. Cupidon y est souvent cornu. Dès les premiers romans, en fait, où, comme dans l’Angéline de Montbrun de Laure Conan, en 1882, on « trouve des histoires d’amour de surface, très gentilles et douces, avec ces filles aux cous d’albâtre et aux joues roses, en face de ces garçons qui leur font des révérences. Mais où on voit aussi déjà des transgressions réalistes : un personnage qui viole, est libertin, fréquente les maisons closes. Les scènes sexuelles sont toutes là. Mais comme les transgressions viennent de personnages « mauvais », c’est comme si ces livres s’autorégulaient moralement ».
     
    Relative acception qui permet le glissement de frissons dans le récit. « Quand le récit allait trop loin, les auteurs en étaient punis, souvent en perdant leurs emplois. » Comme Albert Laberge, qui publie en 1918 La Scouine, où « on a des scènes de masturbation et de coït animal spontané ». Comme Arsène Bessette avec Le débutant, en 1914, qui décrit les us et coutumes du Red Light et de ses travailleuses. Comme Rodolphe Girard pour Marie Calumet, en 1904, cette « monographie de paroisse », dixit Jacques Ferron, considérée à sa parution comme « un danger de perversion morale, esthétique et littéraire » parce qu’elle met en parallèle des passages de la Bible et la vie du presbytère, et reprend des parties du Cantique des cantiques.
     
    Le Québec « a un rapport de culpabilité profond à l’érotisme, qui ne peut s’exprimer que dans un rapport à la transgression. »… Ce joug s’allégera dans les années 1960, l’Éros fleurdelisé devient plus puissant, accompagnant la révolution sociale et la révolution sexuelle, celle des mœurs et des mentalités. Les récits restent assez durs. Marcel Godin signe des scènes de nécrophilie et d’inceste ; Marie-Claire Blais, dans Une saison dans la vie d’Emmanuel, n’y va pas de main morte. Pédophilie, inceste entre frères, caresses en lisant la Bible et tutti quanti. À partir de 1980, avec le féminisme, « les textes vont chercher l’autre, parlent de l’interaction dans le rapport sexuel, où l’homme et la femme s’échangent la performance. Je pense à Un homme est une valse de Pauline Harvey ».
     
    C’est là, pour la spécialiste, les réels débuts de la littérature érotique au Québec. Légèrement en retard sur la France, déjà marquée par l’éditrice et auteure Régine Deforges, l’érotisme s’est « développé autant ici, mais à l’échelle » de la population et du bassin d’écrivains. Car c’est dur, d’être un bon auteur érotique. « Il faut être vraiment maître, comme l’était Anaïs Nin, pour échapper au pire, à ces scènes répétitives, à des fins de consommation, qui frappent sur tous les clichés possibles. »
     
    Les pires de notre cru ? « Dur à dire, car les valeurs sont toujours au cœur de nos choix. Je suis très mal à l’aise avec la vision de la sexualité, que je trouve infantile, d’Hubert Aquin et de VLB. On pourrait rapprocher Aquin de Sade — et pourtant, je n’ai pas de problèmes avec Sade — dans l’utilisation du viol pour glorifier la terreur. VLB, lui, rentre littéralement à coups de hache dans le corps de la femme, avec pénétration dans les morceaux qui restent… Par ailleurs, je ne peux vraiment pas dire que j’aime les productions des Lili Gulliver, Marie Gray, Julie Bray, William St-Hilaire. » Ces atmosphères feutrées et voluptueuses, si on en croit une générique quatrième de couverture, qui invite à s’immiscer « dans les fantasmes intimes de femmes libres, entreprenantes et sûres d’elles », ne trouvent pas grâce aux yeux d’Élise Salaün, qui en a lu d’autres et n’y voit qu’une « littérature formatée pour le rendement commercial, basée sur la même structure de scènes à répétition qu’un film porno, qui tape toujours sur les mêmes clichés ».
     
    Et les meilleurs ? « Il y en a tellement… Nelly Arcan, qui revisite le patriarcat. Marie José Thériault, en digne fille de son père. Yves Thériault, pour Œuvre de chair. Roger Des Roches pour La jeune femme et la pornographie, Roger Fournier, qui vient de disparaître, pour Journal d’un jeune marié, et j’en oublie. Aujourd’hui, une forme d’engagement humain et de philosophie est au cœur de notre érotisme, plus qu’avant, où l’on retrouvait une dynamique prédateur-proie. »
     
    À heure de grande écoute des Occupation double et autres dérivés, trop présent au Québec, le sexe ? « Je crois que c’est maintenant une névrose sociale obsessionnelle. Bref, le contraire des années 1940-1950, où on n’en parlait pas, sauf dans le confessionnal. Maintenant, c’est comme un jouet avec lequel tu n’as jamais pu jouer, et qu’on te donne enfin : tu l’agites dans tous les sens, sans fin, jusqu’à le dénaturer ; même s’il ne fait plus de bruit, de son, de lumière, tu n’es pas capable de passer à autre chose. La littérature va toujours s’en sortir. Elle va, comme l’art, toujours trouver une façon brillante de faire évoluer la société. »
     
     
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