Mois de résistance et de réflexion
La pertinence de la pensée de Foucault ne se dément pas. Dans un essai à la fois rigoureux et brillant (Foucault anonymat, Le Quartanier), Érik Bordeleau interroge le dispositif subjectif de la résistance politique. Comment en comprendre non seulement le lieu, mais surtout l’adresse ? L’expérience de l’anonymat représente à cet égard le point aveugle d’une pensée, que Bordeleau conçoit comme son ambivalence constitutive. Ce très bel essai, écrit dans une langue claire et fine, acquiert, ici et maintenant, une résonance exceptionnelle. À lire sans attendre. Le même questionnement traverse les essais du collectif publié par les étudiants du programme « Histoire, culture et société » de l’UQAM (Michel Foucault, entre sujet et révolte, Wordpress) : parmi les auteurs, un certain Gabriel Nadeau-Dubois, qui se penche sur les liens entre Arendt et Foucault.
La nature de l’autorité politique fait l’objet d’un court essai du philosophe François de Smet (Le tiers autoritaire, Cerf). Quel est ce tiers impensé de nos démocraties, sinon la souveraineté elle-même ? On trouvera beaucoup dans le nouvel essai de Tzvetan Todorov (Les ennemis intimes de la démocratie, Robert Laffont). Observateur rigoureux des dérives totalitaires, Todorov se penche aujourd’hui sur la montée des populismes et la croissance du sentiment xénophobe. Mais ce poison n’est pas l’unique responsable de l’érosion des démocraties, il faut aussi compter la tyrannie du néolibéralisme, présenté ici surtout comme pathologie de l’individu. Un chapitre fascinant sur la Libye, analysée en rapport avec l’intervention occidentale en Irak et en Afghanistan, permet de souligner certaines illusions du messianisme libéral.
Écrit en 2008, le nouvel essai de Slavoj Zizek n’a rien perdu de son tranchant (Pour défendre les causes perdues, Flammarion). Plaidoyer pour une justice égalitaire, ce livre touffu intervient sur toutes ces causes en apparence perdues : écologie, pouvoir populaire, capacité des intellectuels de résister (avec une solide discussion de Hardt et Negri). L’approche est volontaire, par moments enthousiaste, et encore capable de parler de la « domination », une audace presque insoutenable dans un paysage philosophique politiquement appauvri. Déstabilisant certes quand il s’agit de Staline, critique de Foucault et de Derrida, toujours riche et sans concessions. On a beaucoup critiqué la biographie d’Albert Camus de Michel Onfray (L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Flammarion). Cette sévérité est injustifiée, s’agissant d’un livre qui défend d’abord un point de vue, celui du choix de la forme de vie. On apprend beaucoup dans ces chapitres souvent emportés par un réel souffle, par une admiration pour la responsabilité intellectuelle. Des réserves ? Certes. Ne pas lire ? Non, c’est passionnant.
De tous les aspects des contestations actuelles au Québec, l’expérience d’une solidarité nouvelle s’impose comme un élément déterminant. L’amitié politique, héritée de l’éthique d’Aristote, n’a jamais cessé d’être repensée. On pense à Gilles Deleuze, à Jacques Derrida, et derrière eux aux textes fondateurs de Nietzsche et de Blanchot. L’essai d’Olivier Jacquemond (Le juste nom de l’amitié, Nouvelles Éditions Lignes) s’inscrit dans cette tradition déjà riche d’une amitié pensée d’abord comme solidarité politique, vécue dans la révolte et dans la poursuite d’un inconnu, dans la confiance et dans le lien de pensée. Plaçons ce livre très haut parmi ceux qui peuvent nous accompagner dans ces mois de résistance et de réflexion.
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Collaborateur








