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Poésie - Rien ne va plus

9 juin 2012 | Hugues Corriveau | Livres

Éclats de verre en vase clos

Danielle Roger

Les Herbes rouges

Montréal, 2012, 90 pages


Terre étrangère

Daniel Dargis

Éditions d’art Le Sabord, coll. « Rectoverso »

Trois-Rivières, 2012, 80 pages

Noire enfance du malheur, cruelle oppression familiale, victimisation et rêves contrés, autant de points à partir desquels Danielle Roger creuse au plus aigu d’une plainte ancrée, l’émoi tremblant. Ses Éclats de verre en vase clos sont des maux fouaillant le coeur de la douleur. Son récit morcelé, fait de blocs de prose poétique denses et d’une redoutable efficacité, traduit le désarroi d’une enfance brisée. Le père et la mère sont au combat. Une enfant, témoin des éclats, des coups de mains et de gueules, tient bon, fait front, scrutant le moindre danger de sang et de mort. « Ils ont besoin de moi pour assister à leur guerre », dit-elle, doucement, étonnée de pouvoir même le dire.

L’impuissance de la mère fait mal, résignée qu’elle est à vivre dans sa bulle. La puissance du père fait mal dans sa violence désemparée. Tous ont « le coeur [qui] balance entre la nausée et la terreur ». Le travail d’écriture de la poète devient donc essentiel pour contrer la faillite des sentiments. « Parce qu’il faut les capturer, ces mots, saisir leurs petites lettres noires comme des insectes répugnants, avant qu’ils n’injectent leurs poisons dans la peau de nos coeurs inquiets et n’infectent le sang qui nous unit », car avec le père, précise-t-elle, « j’apprendrai les mots qui tuent ».


Il faut impérativement lire ce livre très fort, très vrai, superbement écrit, dont chaque page recèle sa part de vérité nue.


Sans concession


Depuis 1997 qu’on attendait un nouveau livre de cette auteure authentique, et il aura sans doute fallu tout ce temps pour que vienne à la surface cette incarnation sans concession. Pour le plaisir d’un talent pur, laissons parler cette page : « Mon père nous lance une poignée de mots qui tintent comme des pièces de monnaie en déboulant dans nos têtes. Les mots s’enfoncent dans la caverne de nos mémoires. // Nous gardons leur écho et des acouphènes en guise d’héritage. »


Accablé par une déprime ontologique fondamentale, Daniel Dargis nous dit vivre sur une « terre étrangère ». Quand d’emblée on nous précise qu’« il faut désencombrer le bleu frauduleux de l’alphabet », c’est qu’on n’a pas les idées heureuses. Le poète regarde le monde alors qu’il n’a « que des rochers dans les yeux / des continents entre les dents ». Ne lui reste plus que le loisir d’une lente litanie des avanies et des avatars que recèle le réel. Alors, il va faire appel aux images pour associer son mal-être à sa pulsion d’écriture. D’entrée de jeu, qu’il se situe sous « les chapiteaux du soleil » ou « sous les rides de la pluie », « le poème s’ouvre les veines dans le dépotoir du ciel », à l’affût « aux fenêtres de nos mots », porté qu’il est par « cette calligraphie calcinée de notre perte » ou « l’hémorragie de la grammaire ».


En quelque sorte, l’auteur s’avoue vaincu par « les horloges assoiffées de ses continents ». Son but est simple, à savoir accéder aux « ratures de l’ennui », pataugeant dans « la lie violacée de la désolation », compte tenu qu’on ne se défait jamais de « la mémoire de notre présent », alors que vient le temps, « dans le décembre érodé / des grandes marées », de contempler sa douleur. Cela lui fait prendre conscience de « cette bavarde démesure du désordre ». Sachons que, d’après lui, « tout ce qui s’écrit est sans issue », car « ce qui n’est pas encore n’est rien ». On comprend mieux ainsi le sens de son projet, qui n’est rien d’autre qu’« un autoportrait de tant de choses vaines ».


 

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