En aparté - Le choix du chef
À l’heure où la police réclame, comme de raison, plus de respect à son égard, l’écrivain Benoit Jutras vient de cueillir quelques expressions policières entendues lors des manifestations. Elles sont documentées par des enregistrements ou des témoignages.
Hélas, plus la police sert de près les manifestants et plus ses mots semblent être pris de haut. Benoit Jutras écrit avec ironie que « les manifestants ne saisissent pas l’audace toute littéraire » des agents de la paix en ce temps de guerre sociale.
Dans une lettre ouverte adressée au chef de police, Jutras évoque l’usage de formules fort riches par les forces de l’ordre, telles « t’es une ostie d’vidange », « calisse de chienne sale », « crisse de tapette », « ostie d’lesbienne laide », « crottés d’ostie d’communistes », « gros tas d’marde », « ti-crisse d’obèse », « ostie d’vieille peau ». Des expressions fleuries auxquelles « t’es pas mon amie, t’es une ostie de conne » pourrait aussi être ajoutée. De quoi constituer la base d’un joli et précieux lexique de cette crise, un fort salace choix du chef.
Peut-être est-ce une stratégie de la police ? Utiliser des images pareilles afin que ses auditeurs continuent de se croire plus intelligents qu’elle.
Bien entendu, les mécontents parlent souvent de la même manière. Une différence de taille toutefois : ils n’ont pas pour eux le gros bout du bâton lors des manifestations. Ni celui des matraques.
Nous sommes tous humains.
Tous ?
Par moments, on n’en est plus bien sûrs.
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Après son cancer, Susan Sontag se teignait les cheveux, sauf une grande mèche blanche qui ne faisait pas d’elle pour autant une Marie Laberge. Loin s’en faut.
Elle a toujours été très belle, avec sa chevelure drue et son grand sourire. Elle l’était encore, ravagée par la maladie. Et elle était surtout prodigieusement intelligente, cette essayiste qui fut, toute sa vie, tentée par l’aventure du roman et du cinéma.
Depuis son décès en 2004, son oeuvre immense et son souvenir ne cessent de susciter la publication de commentaires et d’études, de même que celle de nombreux témoignages. Parmi ces derniers, il faut souligner d’abord Mort d’une inconsolée (2008), le récit tout à fait exceptionnel signé par son fils unique, David Rieff. Un livre magistral. Vient de s’ajouter à ce lot Sempre Susan, un court récit de l’écrivaine Sigrid Nunez.
Ancienne compagne de David Rieff au temps de leur jeunesse, assistante de Sontag, écrivaine elle-même, Nunez a vécu à New York sous le même toit que sa belle-mère au cours des années 1970. A priori, on pourrait fort bien croire que le récit de ses histoires personnelles s’avère sans le moindre intérêt, voire déplacé. Et pourtant, Sempre Susan se révèle étonnant, porté par une écriture lumineuse qui, en plongeant dans les détails avec une délicatesse extrême, dessine les traits du riche et complexe portrait d’une femme exceptionnelle, une des intellectuelles parmi les plus importantes que l’Amérique ait jamais produites.
Au fil des pages, on rencontre donc le monde européen que Sontag chérissait au milieu de son petit appartement new-yorkais assez minable, digne de la vie d’une éternelle étudiante. On y croise aussi certains des écrivains américains qu’elle estimait : Donald Barthelme, William Gass, Leonard Michaels, Joan Didion, Grace Paley, Elizabeth Hardwick, John Berger. On y mesure la hauteur des piliers sur lesquels s’appuyait sa conscience d’intellectuelle : Samuel Beckett, Walter Benjamin, Hannah Arendt. On y voit mieux enfin son hyperactivité maniaque, ses idées sur l’écriture, l’arrogance qu’elle avait dû faire sienne pour s’arracher à la bassesse d’un monde qui faisait si peu de cas des femmes.
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J’avais le projet de dire un mot ici à propos de cette vidéo saisissante où l’on voit la famille Desmarais et sa cour se rouler dans un luxe aussi grossier que décomplexé. Cette vidéo, diffusée sur le Web, vue par des dizaines de milliers de personnes, montre toute la belle société politique et financière se prélassant dans ses choux gras, au milieu d’un ridicule château aux prétentions monarchiques.
Imaginez toute la violence en creux que suppose la constitution d’un tel pouvoir, d’une telle puissance d’argent.
Soufflé devant le spectacle de tous ces excès appuyés au bras du mauvais goût, j’ai tout de même dû l’être moins que les journaux de Power Corporation, tous demeurés parfaitement cois. « L’horreur à son comble », est-ce seulement l’histoire d’un corps démembré par un cinglé ? Que dire alors du corps social soumis aux violences de cette belle société néoféodale qui impose sa loi pour son seul bénéfice ?
Me revenaient alors à l’esprit les mots de mon vieil ami Falardeau : « Au Ghana, les pauvres mangent du chien. Ici, c’est les chiens qui mangent du pauvre. Et ils prennent leur air surpris quand on en met un dans une valise de char. »
Je me suis tout de même replongé dans la lecture de Politique - textes délibérés, un recueil de 32 auteurs que viennent de publier les éditions Rodrigol à l’occasion de leur dixième anniversaire. À la fin de ce recueil inégal, un bon texte de Jean-Simon Desrochers dit tout de cette sauce dans laquelle nous baignons actuellement : « Brian remue la sauce pour éviter qu’elle ne colle. Aucun signe perceptible du crachat. »
Les éditions Rodrigol sont présentes au Marché de la poésie de Montréal qui se tient à la place Gérald-Godin, métro Mont-Royal. Elles y sont cette fin de semaine, comme la plupart des éditeurs qui font une belle place à la poésie.
Il reste au moins ça, la poésie.
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Sempre Susan
Souvenirs sur Sontag
Sigrid Nunez
13e Note édition
Paris, 2012, 111 pages
Politique - Textes délibérés
Collectif
Éditions Rodrigol
Montréal, 2012, 244 pages








