Littérature québécoise - Petits meurtres entre amis
Le corps des femmes est un champ de bataille
Laurent Chabin
Coups de tête
Montréal, 2012, 240 pages
Laurent Chabin, prolifique écrivain montréalais à la moustache en guidon, né en France en 1957, place ces questions au coeur d’un polar intellectuel et sensuel à l’américanité un peu empruntée, Le corps des femmes est un champ de bataille - que l’on nous présente comme son 80e titre.
Tandis qu’un homme est exécuté au Missouri, Lara Crevier, étudiante en littérature comparée, prépare à Montréal un mémoire sur l’oeuvre du « plus prestigieux des romanciers canadiens », assassiné le 11 septembre 2001 avec sa femme par un ami du couple, un écrivain américain à la réputation déclinante qui a toujours clamé son innocence.
Elle découvrira vite une constellation complexe et fascinante de jalousies littéraires, d’histoires de corps et de folie. La jeune femme cherche un mobile aux crimes, multiplie les rencontres, débusque les contradictions et les témoignages oubliés, confronte les théories de chacun au sujet de cette affaire obscure. Mais l’ombre s’ajoute au mystère, et la vérité lui résiste.
Par exemple, que sait au juste Serge Minski, ami de l’un et de l’autre, écrivain canadien-anglais installé à Montréal ? Un obsédé sexuel inquiétant et intempestif qui croit que son ancien ami « aurait dû venir vivre ici, comme moi. Dans ce pays, les écrivains sont inoffensifs ». Ou avoir plutôt l’élégance de mourir de sa propre main.
Partie enquêter à Saint Louis, on la mettra sur la piste d’un certain Chris Northwind, pseudonyme derrière lequel se cache un « Bukowski de pacotille », écrivain mythomane devenu barman après des ennuis avec la justice et l’extinction rapide de son étoile.
Au banc des accusés de ce polar, les écrivains, dirait-on, tous les écrivains. Qu’ils soient déviants ou étouffés dans leur propre confort : « Les écrivains ne savent plus mourir, ils n’ont aucune raison de mourir. Ils ne pensent qu’à survivre, à délayer, à mettre de l’eau dans leur prose pour qu’elle dure plus longtemps. Ils finissent noyés dans leur propre soupe, un bouillon sans viande, sans graisse, sans sel… »
Mais s’ils ne pensent qu’à persister jusqu’à la fadeur, ils ont aussi le crime au fond du coeur. « Mais aucun écrivain ne peut avouer publiquement la vérité : on écrit pour tuer. L’écriture est la continuation du meurtre par d’autres moyens. » On est loin de Kafka, n’est-ce pas ? Lui pour qui l’écriture, au contraire, était une façon de « faire un bond hors du rang des meurtriers »…
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Collaborateur








