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Le pays inattendu de Jacques Brault

26 mai 2012 | Michel Lapierre | Livres
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	Il y a un demi-siècle, Jacques Brault a marqué l’histoire littéraire du Québec avec son poème Suite fraternelle (1963) publié dans la revue Parti pris. </div>
Photo : Danièle Francis
Il y a un demi-siècle, Jacques Brault a marqué l’histoire littéraire du Québec avec son poème Suite fraternelle (1963) publié dans la revue Parti pris. 

Chemins perdus, chemins trouvés

Jacques Brault

Boréal

Montréal, 2012, 304 pages

Il y aura bientôt un demi-siècle Jacques Brault publia, dans la revue Parti pris, le poème Suite fraternelle (1963), qui marqua l’histoire littéraire du Québec. Aujourd’hui, dans ses essais Chemins perdus, chemins trouvés, il renoue avec le souvenir de son frère Gilles, mort au champ d’honneur lors de la Deuxième Guerre mondiale. Adulte alors qu’il était enfant, Gilles incarne l’aventure, l’exil, l’Amérique métisse et lui permet de se dévoiler.

Le poète, né à Montréal en 1933, raconte que cet aîné, qui le « portait dans ses bras », l’« emmenant pêcher dans la rivière des Prairies », quitta une nuit en cachette le toit familial pour gagner l’Alberta et devenir « gardien de troupeaux ». Dès l’enfance, Gilles l’avait préparé en secret à un revirement. Jacques Brault, qui se souvient d’avoir adoré l’Europe comme un « petit rat de ruelle féru de grec et de latin », eut, vers 1960, en étudiant à Paris, le choc de se sentir « indéfectiblement » Américain.


Dans un style somptueux, il imagine maintenant Gilles, « ce grand sauvage blond et plus taciturne que les pierres », encore avec lui. « Nous serions, écrit-il, convenus que la terre et aussi la liberté furent, en ces contrées d’Amérique septentrionale, prises, et de force, au détriment des Amérindiens, c’est-à-dire d’un peu beaucoup de nous-mêmes. »


Qu’un fin connaisseur de la littérature française, de Montaigne à René Char, qu’un admirateur de la civilisation médiévale puisse résolument se ranger du côté des autochtones du Nouveau Monde, cela surprend. Voilà pourtant ce qui donne un sens, une unité au recueil des 28 essais (1989-2011) de Brault, articles et préfaces révisés, parfois remaniés, accompagnés de deux inédits.


L’écrivain assure : « Ma patrie mystérieuse et menacée n’est pas de ce monde mesuré, clôturé… À peine tient-elle dans les mots qui me la chantent et figurent. » Ce pays clandestin, il l’avait entrevu, adolescent, en découvrant la poésie de Jules Laforgue dans une bibliothèque de quartier, près du marché Jean-Talon.


Laforgue se définit comme un simple « viveur lunaire / Qui fait des ronds dans les bassins » et rêve ainsi « de devenir légendaire ». Il initie le jeune Brault à la beauté discrète des moments bruts du quotidien. Plus tard, le poète québécois s’attristera du manque d’audace de son compatriote Alain Grandbois. Celui-ci n’écarta-t-il pas des Îles de la nuit (1944) des « trouvailles », sans doute jugées trop pittoresques : « Les larmes comme des abeilles dans la pluie » ou encore « Comme la brume Shanghai tu nais » ?


Les textes de Saint-Denys Garneau, de Roland Giguère ou de Gaston Miron, Brault les interroge avec une telle intensité que le seul fait de les remuer dépasse l’exégèse. Il note : « Bien qu’on en fasse et quoi qu’on en pense, nul ne sait positivement ce qu’est la poésie. » Elle habite le pays énigmatique mais fraternel que Brault a su nommer Gilles.

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