L’aujourd’hui et l’hier
CARNET DE NOTES
2001-2010
Pierre Bergounioux
Verdier
Paris, 2012, 1263 pages
Pierre Bergounioux s’est fait la spécialité de publier de petits livres à tirage souvent limité sur des sujets divers qui vont de Faulkner à l’histoire de sa Corrèze natale en passant par la grammaire et le culte des objets. Deux de ses titres, Miette et La mort de Brune, parus il y a un peu plus de quinze ans, ont attiré l’attention de la critique. Bergounioux n’est pas un écrivain que l’on aime aisément. Entendez par là qu’il ne cherche pas à plaire à tout prix. Il ne multiplie pas les grâces. Il est volontiers austère et serait porté à s’interdire les ronds de jambe dont les acheteurs de best-sellers sont friands.
Personne ne viendra à bout de ce Carnet de notes qui relate presque au jour le jour ce qui est advenu dans la vie de l’auteur de 2001 à 2010 à moins d’être un familier de son univers. On peut être réfractaire au compte rendu factuel des événements survenus au quotidien. Le lecteur impatient peut trouver à redire de ce que l’auteur nous donne fidèlement l’heure de son lever, fasse état des tâches à effectuer. Ce n’est pas mon cas. J’ai lu et adoré les tranches précédentes de ces Carnets. Tout est une question de tolérance. En amour comme en amitié, il faut laisser une place aux redites. La littérature ne fait pas exception. Je serais même porté à croire qu’aimer un écrivain, et ses livres, c’est accepter d’être entièrement de son monde.
Bien évidemment, si on persiste dans une lecture exigeante, c’est qu’on y trouve son compte. On connaît la mère de l’auteur depuis vingt ans, on sait l’importance de Cathy, sa femme. Ses deux fils, que l’on a vu grandir, sont maintenant des adultes. Petit à petit, on a compris que l’entreprise des carnets en est une d’écriture au même titre que les romans, nouvelles ou courts textes de cet auteur à la fois bavard et secret.
C’est peu dire en tout cas que d’avancer qu’il est un travailleur acharné, considérant que le temps n’est jamais à perdre. Conscient d’être issu d’un milieu sans culture livresque, il n’aura jamais de cesse qu’il n’ait donné une voix à des gens qui n’en ont pas eu. Si l’enseignement a fini par le dégoûter, ce n’est qu’à cause des conditions au milieu desquelles il a dû le dispenser. Il vitupère l’inculture générale, la bêtise ambiante. Lecteur acharné d’ouvrages spécialisés dans tous les domaines de l’activité humaine, participant à des colloques de tous ordres, acceptant les invitations de la radio et de la télévision dans les sphères d’intérêt qui sont les siens, il trouve le temps d’être un sculpteur dont les oeuvres sont recherchées.
L’empreinte de la mort est partout présente dans ces pages. En même temps qu’il se livre à une activité intellectuelle intense, qu’il se consacre à son travail de sculpteur, Bergounioux écrit que « toute chose se dessine à la lumière neuve, glacée de la soixantaine. Exister n’en vaut pas la peine. Le détour par la vie aurait pu m’être avantageusement épargné ». Devant l’accumulation des objets, il prend la décision de « transférer des livres dans des cartons. Il m’est venu une impatience de faire place nette. Je songe à la mort, continuellement, et voudrais épargner aux vivants le triste soin de trier ». En date du 15 décembre 2001, cette notation : « Vingt et un ans, aujourd’hui, que j’ai pris le parti de fixer la teneur de mes jours, de peur que l’oubli emporte tout et qu’à l’instant de finir ce soit comme si je n’avais pas été. »
On ne porterait qu’une attention limitée à ces aveux de détresse s’ils n’étaient tamisés par un amour de la vie et des êtres. La santé de plus en plus précaire de sa mère, les rappels de moments heureux qui remontent à l’enfance, la figure de la femme aimée, ce sont pour Bergounioux des occasions de saluer la vie. Je ne cherche pas à le cacher, ce livre est pour moi essentiel.








