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    L’impétueux désir d’enfanter

    11 mai 2012 15h53 |Amélie Daoust-Boisvert | Livres

    Bébés illimités

    La procréation assistée… et ses petits

    Dominique Forget (sous la direction du Dr Jean-François Chicoine)

    Québec Amérique

    Montréal, 2012, 256 pages

    Montréal, 2100. « Dans l’aile réservée à la maternité, au Centre hospitalier universitaire de Montréal, le silence est presque oppressant […] aucune salle d’accouchement n’a été aménagée. Elles sont devenues totalement inutiles. À leur place se trouvent d’immenses dortoirs où sont alignés des centaines d’utérus artificiels. »

    Le désir d’enfant, cette impérieuse impulsion venue de nos entrailles, de notre cerveau programmé pour perpétuer l’espèce, mènera-t-il l’humanité vers la réalisation de ce scénario futuriste ?


    Après une enquête de deux ans, un tour de « l’offre de service », de la science, mais surtout des motivations des femmes et des hommes qui poussent les portes des cliniques de fertilité dans l’espoir de fonder une famille, la journaliste scientifique Dominique Forget l’écrit, mais n’ose y croire. C’est son scénario extrême. « Qui sera prêt à se soumettre à tout ça pour choisir le sexe ou un enfant aux yeux bleus ? J’ose croire que ça va toujours demeurer une minorité. Entre concevoir un enfant sous les couvertures, quelque chose de romantique, et les pieds dans les étriers dans une clinique, si tu as le choix… »


    Les traitements de fertilité sont souvent éprouvants pour le corps et l’esprit. Pour les couples infertiles, mais aussi les femmes seules et les couples de même sexe, ils sont l’espoir ultime de réaliser un rêve qui se bute à ce que la nature refuse d’accorder.


    Complice avec son lecteur, utilisant la première personne du singulier, Dominique Forget ouvre avec lui la porte des cliniques, des laboratoires et de l’intimité des couples infertiles dans Bébés illimités : la procréation assistée… et ses petits. Elle consacre aussi beaucoup d’encre au vécu des couples de même sexe qui veulent devenir parents, aux mères porteuses qu’on oublie, selon elle, trop souvent, ou encore à l’adoption. Elle souligne tous ces phénomènes parallèles à la procréation assistée, comme ces dizaines de milliers d’embryons surnuméraires, figés dans le temps dans la noirceur d’un congélateur, attendant leur heure. Certains parents acceptent, mais le phénomène reste marginal, de les donner en « adoption » à des couples dont les gamètes refusent de créer la vie.


    Avant même de se documenter sur les prouesses technologiques ou les enjeux éthiques, sociaux et psychologiques de la procréation assistée, Dominique Forget a rencontré des dizaines de femmes et d’hommes qui lui ont témoigné, souvent sans aucun filtre, leur expérience. Résultat : un récit humain aux airs presque romanesques, qui coule de source, à cent lieues du guide pratique ou de l’ouvrage scientifique destiné aux experts. Et qui pose toutes les questions qui s’imposent aux médecins, aux éthiciens, aux psychologues et autres experts.


     

    Cet impétueux désir d’enfanter


    Dans les romans d’anticipation tel Brave New World d’Aldous Huxley, ce sont les gouvernements qui entraînent l’humanité dans la reproduction aseptisée et en série. Mais le Québec, en 2012, est loin, et si proche à la fois, de ces scénarios inquiétants. À la différence notable que c’est le désir d’enfant, irrépressible et parfois sans limites, qui pousse les frontières des possibilités reproductives en mettant la technologie à son service.


    « En fait, ce n’est pas tant le désir d’enfant qui me fascine, mais jusqu’où ce désir peut nous pousser », écrit Dominique Forget. Dans son appartement du centre-ville de Montréal où Le Devoir l’a rencontrée, pas de jouets ni de désordre. En introduction de Bébés illimités, l’auteure pose cette phrase comme un avertissement : « À 39 ans, l’horloge biologique aurait dû se mettre à sonner depuis longtemps. Le mécanisme doit être détraqué. […] C’est peut-être la raison pour laquelle le désir d’enfant, que je constate partout autour de moi, me fascine autant. »


    Le désir d’enfant, parfois, se mêle à un désir de perfection, de performance. Après avoir fait le tour de la technologie déjà disponible qui permet à tant de familles de naître, Dominique Forget imagine cette pouponnière du CHUM du futur, où « le foetus qui repose dans l’incubateur 781 appartient à Camille et Thomas. C’est un garçon aux yeux verts et aux cheveux châtains. Il a été sélectionné pour devenir grand comme son père et intelligent comme sa mère. » « L’incubateur suivant renferme le futur bébé de Jules et Émile. Une petite fille qui, si tout se passe comme prévu, aura les cheveux frisés de son père et les longs doigts de pianiste de… son père. L’autre père, s’entend. Les deux papas ont combiné leur bagage génétique pour transmettre le meilleur de chacun à leur progéniture. »



    Un genre à développer


    Dans Bébés illimités, Dominique Forget exploite avec talent un genre trop peu souvent publié au Québec. Dommage que la couverture ne donne guère envie de plonger. Mais il faut oser : l’enquête journalistique, déjà, on en voit peu sur les tablettes. À saveur médico-scientifique, alors là… Plutôt que de se poser en experte pour transmettre un « savoir », elle s’immisce dans le microcosme de la procréation pour nous en ouvrir les portes, témoin sans jugement des prouesses et des émotions fortes qui s’y vivent. Elle s’inscrit là dans une tradition bien ancrée dans le monde anglo-saxon, et elle avoue d’ailleurs que des auteurs comme Mary Roach l’inspirent. « J’adore ce genre, dit-elle. Ça ne se lit pas comme un manuel scolaire. Ça éclaire sans être un livre pratique. Ça nous remet en question… Mais c’est tellement de travail et ça ne paie pas ! » Ceci expliquant cela, selon elle, dans un marché aussi petit que le Québec, on en publie peu. « Je me suis payé un trip, avoue-t-elle. Celui d’aller à fond dans un sujet. » Après Perdre le nord, publié chez Boréal en 2007, c’est son deuxième ouvrage.


    2012, l’année Dominique Forget ? Après les prestigieux prix Justicia et Judith-Jasmin récoltés en 2011, celle qu’on lit généralement dans L’Actualité ainsi que dans toute une panoplie de magazines est la journaliste à récolter le plus de nominations aux Prix du magazine canadien. Dilemme, cette semaine : elle se demandait auquel, de ce gala torontois ou de celui de l’Association des journalistes indépendants du Québec, qui célèbre le même soir les talents des journalistes d’ici, elle assistera. C’est que l’un et l’autre pourraient honorer son talent.



     














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