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Ceci n’est pas un récit de voyage

12 mai 2012 | Louis Hamelin | Livres
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	Avec les projets routiers du Plan Nord, les Québécois auront d’intéressantes perspectives d’emploi comme camionneurs...</div>
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Avec les projets routiers du Plan Nord, les Québécois auront d’intéressantes perspectives d’emploi comme camionneurs...

Dernières nouvelles du Sud

Luis Sepulveda et Daniel Mordzinski

Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg

Métailié

Paris, 2012, 190 pages

Ainsi, nous allons construire, et financer à même le Trésor public, une ligne de transport électrique de 165 kilomètres, à un coût qui dépassera probablement le million de dollars du kilomètre, pour desservir une seule compagnie privée et l’aider à extraire du sol, « pendant au moins une décennie », cette richesse collective si prisée à Chibougamau et à Mingan : des diamants, à être expédiés bruts en Belgique et taillés en Thaïlande et en Inde (Le Devoir, 9 mai). Encore quelques centaines d’intéressants jobs de camionneurs pour les Québécois…

Chers étudiants, vous voyez bien que le gouvernement Charest se préoccupe de votre avenir et qu’il sait trouver des débouchés, non seulement pour les fonds publics refusés à l’éducation, mais aussi pour l’électricité qui sera produite à perte à la Romaine ! Comme tout se tient !


Et ce n’est pas en lisant mon cher Sepulveda que je vais m’évader si facilement de l’abêtissante réalité québécoise. Sa Patagonie possède de trop limpides airs de parenté avec notre Grand Nord, celui de Duplessis et de Charest.


Lorsque Luis Sepulveda et son ami photographe Daniel Mordzinski expriment le désir de monter à bord du mythique Patagonia Express, pour parcourir, tirés par une authentique locomotive à vapeur, le tronçon de 350 kilomètres ayant survécu « aux privatisations et à la mort des chemins de fer argentins », ils se font répondre que c’est impossible puisque le train a été « chartérisé ». Un peu plus tard, un quatuor de Texans en état avancé d’embonpoint (« quatre représentants de la beauté physique texane », écrit Sepulveda), « habillés comme pour un safari dans la savane africaine », et leur servile chauffeur-interprète cubain jaillissent d’un luxueux et clinquant véhicule tout-terrain pour prendre d’assaut la petite gare. Des nostalgiques du bon vieux cheval de fer. « Peu leur importait que les habitants d’El Maiten, Esquel, Norquinco et Leleque soient privés de leur seul moyen de transport. Don Dinero, le fric, est un maître puissant. Un train était confisqué par le pouvoir d’achat de quelques oisifs avec la complicité du fonctionnaire corrompu venu de Buenos Aires pour déterminer la « non-rentabilité » du vieux chemin de fer. » Avatar prévisible du tourisme friqué : faites l’acquisition des infrastructures locales : j’ai tellement aimé le pays que je l’ai acheté !


« Pour définir la capacité des armes, écrit, ailleurs dans ce livre, le romancier d’origine chilienne, on parle de pouvoir de destruction. Pour définir la capacité de destruction de certains hommes, il faut parler de pouvoir d’achat. » Acheter un pays, le vendre, est-ce donc si impensable à l’heure où les puissants en quête de villégiature tranquille dans les campagnes du village globalisé lorgnent, comme Ted Turner et Sylvester Stallone, la Patagonie ? Où les frères Benetton peuvent y mettre la patte sur 900 000 hectares, l’équivalent de près d’un million de terrains de soccer ? « Ils y ont apporté les clôtures en fil de fer barbelé, empêché la transhumance des gauchos et des rares espèces sauvages encore existantes, imposé des bornes absurdes dans une région où le ciel et la terre sont les seules limites. » Il arrive aussi à ces beautiful people de se découvrir une âme d’écolos caviar opposés à des projets hydroélectriques, mais ça, c’est une autre histoire…


Vendre un pays est donc tout à fait possible, comme nous sommes bien placés, au Québec, pour le savoir, mais l’Argentine, terre australe de toutes les débâcles, a caressé un projet encore plus audacieux : le donner ! À la date du 5 mars 2003, comme le révélait à l’époque un article du Nouvel Observateur, « le gouvernement argentin étudiait la possibilité de donner la Patagonie aux États-Unis en échange de l’annulation de l’énorme dette contractée auprès du Fonds monétaire international ». On parle ici d’un territoire d’environ un million de kilomètres carrés, où vivent deux millions de personnes et dont la plus grande partie appartient à l’Argentine. Plus de fierté nationale qui tienne devant la logique des banques, comme le savent bien les Grecs, dont on se demande bien ce qu’ils attendent pour fourguer l’Acropole et le Parthénon à Disney. Bref, le projet de démembrement national argentin créa un certain émoi dans la pampa, en particulier chez les agriculteurs, les éleveurs et les écologistes, de cette même race d’empêcheurs de développer en ronron qui chez nous se heurte à l’industrie du gaz de schiste et à la liberté fondamentale de forer jusqu’au marché chinois - ce grand acheteur de fer et de potion fortifiante concoctée avec les carcasses des derniers tigres de Sibérie braconnés au fusil de chasse dans la Russie économiquement normalisée de Poutine -, minant la seule terre que nous avons sous les pieds.


« Il arrive parfois, écrit Sepulveda, que l’excès de soumission face aux puissants déclenche les mécanismes de résistance qui donnent sa dignité à l’espèce humaine. » Et c’est ce que j’aime de lui, de Luis, ce qui me le rend si indispensable : l’esprit de résistance qui court à travers toute son oeuvre. Recueillir, le long du chemin, les histoires de ces « derniers humains » qui sortent tout droit de la chanson de Desjardins, raconter ces cheminots, des « hommes qui manifestaient la plus saine des fiertés, celle du travail bien fait, celle d’être partie intégrante d’un conglomérat nécessaire, la fierté de classe tout simplement », leur instinctive solidarité, la chaleur du vin et de la viande grillée partagés avec des voyageurs chez qui ils ont reconnu une étincelle de leur propre feu, et leurs impertinences à la face des nouveaux conquistadores en kaki de Dallas, est pour lui un acte politique aussi bien que littéraire.


Rares sont les livres de voyage aussi engagés, et celui-ci n’est clairement pas destiné à appâter les habituels autocars bourrés de retraités. « […] partout où nous allions, on nous disait que tout changeait très rapidement, et pas dans le bon sens. […] Des choses disparaissaient, des faits qui jusque-là avaient existé naturellement, comme une partie indiscutable de la vie et qui, soudain, n’étaient plus là. » On serait tenté de croire qu’il est dans la nature même de la littérature de cultiver une certaine nostalgie. Mais si c’était, dans sa course en avant, le monde avec ses « usurpateurs avides de terres » qui se condamnait à un éternel retour en arrière ?


 
 
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