Le discours psychiatrique sur la sellette
Le docteur Guy Turcotte savait-il ce qu’il faisait lorsqu’il a tué ses deux enfants ? Lors de son procès, la défense a trouvé un psychiatre pour répondre non à cette question, alors que la Couronne en a déniché un pour répondre oui. Or la psychiatrie n’est-elle pas censée être une science médicale rigoureuse ? « Le psychiatre, répond l’essayiste Alain Bachand, n’a pas d’outils particuliers pour déterminer ce qu’un accusé pensait ou éprouvait lors de ses actes. Il n’a rien de privilégié à offrir, sinon un jargon plus obscur qu’éclairant. »
Dans le même sens, se fier au jugement psychiatrique pour déterminer quand il conviendrait de libérer un meurtrier acquitté pour cause de désordre mental serait pour le moins hasardeux. « Lorsque les psychiatres prédisent des comportements dangereux, continue Bachand, leur évaluation tend à être deux fois plus souvent incorrecte que juste et va généralement plus dans le sens de la surprédiction. En fait, leurs prédictions ne paraissent généralement pas plus fiables que celles des non-professionnels. »
Ces considérations très sévères à l’égard de l’expertise psychiatrique sont tirées de L’imposture de la maladie mentale. Critique du discours psychiatrique, un essai polémique, par ailleurs solide, sérieux et dérangeant, signé Alain Bachand. Ce dernier n’est ni un psychiatre ni un scientifique patenté. Il se présente comme un fonctionnaire au Palais de justice de Montréal, avec une formation en philosophie.
Son ouvrage, toutefois, en préface, reçoit la caution de David Cohen, renommé professeur en sciences psychologiques et sociales, spécialiste des effets négatifs des psychotropes et de leur utilisation en psychiatrie. Cohen, qui critique la médicalisation de l’existence, c’est-à-dire « la transformation de conduites déviantes ou même normales en troubles mentaux traitables », se réjouit justement du fait que Bachand ne soit pas un spécialiste attitré et n’hésite pas à dire qu’il recommanderait ce livre à ses étudiants.
La thèse principale de Bachand est que ce qu’on appelle la maladie mentale ne s’explique pas par des désordres biologiques ou des dérèglements du cerveau. Cette notion, au fond, serait « dépendante de l’idée que nous nous faisons d’un être humain désirable ». Or « le caractère désirable d’une chose n’est justement pas scientifique, mais relève des valeurs culturelles ». La maladie mentale, en d’autres termes, « est une forme de déviation de normes sociales et non de normes biologiques ». La psychiatrie, en médicalisant les comportements bizarres, « revêt davantage l’accoutrement de la science qu’elle n’en contient la substance ».
Les théories biologiques (génétiques, biochimiques, physiologiques) sur les causes de la schizophrénie ne tiennent pas la route, démontre Bachand en citant plusieurs études. Soutenir, par exemple, que l’excès de dopamine serait en cause, étant donné que l’administration d’un neuroleptique inhibant l’activité dopaminergique supprime les symptômes associés à la schizophrénie, est un non-sens. Comme le remarque Bachand, « la caféine peut avoir un effet sur l’activité du cerveau, supprimer un état de fatigue par exemple, mais ce résultat ne témoigne pas d’une anomalie dans le cerveau (une déficience en caféine) ». Bachand ne nie pas que ceux qu’on appelle des schizophrènes ont des comportements bizarres, mais ces derniers, précise-t-il, « peuvent être étudiés ou gérés sans qu’ils soient arbitrairement incorporés dans le cadre d’un diagnostic psychiatrique en raison de leur caractère extrême ou inhabituel ».
Bachand se livre ensuite à de semblables démonstrations au sujet de la dépression (la tristesse profonde n’est pas plus un problème médical que le bonheur), de l’alcoolisme (une mauvaise habitude aux effets indésirables et non une maladie), de la psychopathie (le problème des « personnes moralement mauvaises » qui relève de la moralité et de la criminalité et non de la médecine) et du trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (qui ne serait pas une pathologie à traiter avec des médicaments, mais un problème d’indiscipline et d’inattention essentiellement social).
Dans un chapitre plus épineux concernant la déviance sexuelle, qui ne passera pas comme une lettre à la poste puisque Bachand y cite des études qui relativisent les conséquences dramatiques pour les mineurs de relations sexuelles non violentes avec les adultes, l’essayiste conteste même le caractère pathologique de la pédophilie et, sans pour autant défendre cette dernière, propose de la traiter comme un problème de moralité.
« Sobre mais dévastateur », comme l’écrit David Cohen, l’ouvrage de Bachand met en cause les diagnostics psychiatriques (divergents d’un expert à l’autre) et conteste leur validité. Il rappelle que le fameux DSM, la bible de la psychiatrie, a déjà intégré la masturbation et l’homosexualité dans sa liste de désordres mentaux avant de les retirer et que l’inclusion de nouveaux désordres (le syndrome prémenstruel ou un faible désir sexuel, par exemple) est déterminée par des discussions en comité dont la nature est plus sociale et idéologique que scientifique.
Bachand passe en revue les thérapies biologiques (lobotomie, médicaments) et n’en retient pas grand-chose de bon. Il se montre plus favorable aux psychothérapies, mais précise tout de même que le but d’un psychothérapeute n’est pas tant de « soigner » un trouble mental que de persuader son client de changer sa conduite ou sa perception. Il ajoute d’ailleurs que de bons amis ou la lecture de livres de psycho pop donnent d’aussi bons résultats !
Les psychiatres, conclut Bachand, donnent « une apparence médicale à des problèmes essentiellement personnels, moraux ou sociaux », ce qui légitime leurs « interventions thérapeutiques qui viennent dissimuler un agent de contrôle social sous les traits rassurants du psychiatre tout en favorisant l’institution qu’est la psychiatrie et en promouvant les intérêts des compagnies pharmaceutiques au détriment d’interventions psychosociales plus globales qui permettraient d’améliorer les conditions de vie des schizophrènes » ou autres excentriques et déprimés. La charge de Bachand est certes elle aussi critiquable, mais elle porte.
louisco@sympatico.ca
L’Imposture de la maladie mentale
Critique du discours psychiatrique








