Une librairie est ouverte au 120, boulevard Raspail, à Paris
«Un noyau de Français s’intéressent au Canada et ceux-là sont au rendez-vous»
Le 12 mai prochain paraîtra Fides 75 ans, un ouvrage publié sous la direction de Marie-Andrée Lamontagne. L’histoire de Fides n’a plus de secrets pour l’auteure, qui occupe, au sein de la maison d’édition, le poste d’éditrice littéraire depuis plusieurs années. Il y a tant à dire sur Fides que d’emblée Mme Lamontagne sert, dans son livre, un avertissement à ses lecteurs : « Ce bref historique ne saurait rendre compte de toute la richesse d’une maison d’édition dont l’histoire s’étend sur 75 années. On imputera donc aux contraintes de temps et d’espace les omissions, raccourcis, résumés qui sont ici la loi du genre, non à la volonté d’occulter des pans de l’histoire de Fides ou la contribution de ses acteurs. » Voilà donc ce qui explique qu’on ne retrouve qu’un court passage retraçant l’aventure de Fides à Paris, épisode pourtant des plus significatifs qui a duré de 1949 à 1968.
« À l’époque, Fides a le vent dans les voiles et est un acteur important dans le paysage éditorial canadien-français », dit Marie-Andrée Lamontagne. On est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et, déjà pendant le conflit, Fides avait publié des auteurs français : « Il y a eu une période d’exception où l’édition française était entravée dans un Paris occupé et où les éditeurs étaient confrontés à de nombreuses complications. Ils ne pouvaient donc pas publier autant d’auteurs qu’ils l’auraient voulu. Ç’a été l’occasion pour l’édition canadienne-française de prendre la relève et de publier des auteurs français. »
Beaucoup de maisons d’édition ont vu le jour durant la guerre grâce à cette possibilité de publier des auteurs français et de les distribuer dans l’ensemble de la francophonie. Fides a un pas d’avance sur ses concurrents puisque, dès sa création, l’éditeur compte déjà des auteurs français à son catalogue. Toutefois, à la fin de la guerre, les éditeurs français reprennent leurs auteurs et Fides doit trouver une solution pour combler le vide. « C’est l’occasion pour Fides, dans une France libérée, avec le rétablissement des relations, de s’implanter plus fortement en France », explique Mme Lamontagne. En 1945, un premier voyage s’organise afin de voir la façon de procéder pour s’installer en France. En 1948, le père Martin, fondateur et directeur général de Fides, fait le voyage, achète un immeuble et y aménage une librairie pour y exposer les auteurs de Fides et les publier en France. Se crée alors la société Fides SARL, et c’est le début de l’aventure.
Large mandat
Dès le départ, le mandat de Fides SARL est très large : « Il s’agit de diffuser en France les auteurs Fides, d’éditer des ouvrages par Fides SARL, de faire de cette antenne une maison d’édition au sens propre, mais aussi de promouvoir les oeuvres de l’oratoire Saint-Joseph, puisque celles-ci serviront en partie à payer le salaire du gérant de Fides SARL. » À cela s’ajoute une quatrième mission qui prendra de l’importance au fil des ans, soit la diffusion en France de livres canadiens.
Très rapidement, c’est le volet culturel de la mission qui prend le dessus, avec la création d’un centre d’information et de documentation sur le livre canadien. Fides voyait le projet comme un carrefour à la fois pour les Français et les Canadiens français. Afin de transformer le lieu en véritable librairie, Fides déménage dans un local plus vaste, au 120, boulevard Raspail. Cet immeuble, avec ses quatre grandes vitrines, inauguré le 7 juillet 1950 et affiche sur la façade : « FIDES SARL » et, dessous, « MAISON DU LIVRE CANADIEN ». Au rez-de-chaussée se trouve la librairie, pendant que l’étage accueille l’Association nationale France-Canada, créée plus tôt cette même année. Dans ces grandes vitrines, on pouvait voir des expositions sur un auteur ou un thème, où on pouvait voir rassemblés des ouvrages publiés par Fides Montréal et présentés à Paris. Parmi les auteurs les plus connus, on trouve Yves Thériault, Jean Bruchési et Félix-Antoine Savard.
La Maison du livre canadien de Fides est un peu l’ancêtre de ce qui est aujourd’hui la Librairie du Québec à Paris, qui appartient à Hurtubise-HMH. Y défilent les auteurs et s’y tiennent des lancements et des conférences. De plus, ces événements sont assez bien couverts par la presse française. « André Rousseau, du Figaro, qui est une référence en matière de critique littéraire à l’époque, écrit des articles sur Saint-Denys Garneau, sur Anne Hébert. Il y a Charles Temerson, le correspondant de Radio-Canada à Paris, qui signait régulièrement des topos rendant compte des activités qui se déroulent chez Fides. À l’époque, un noyau de Français s’intéressent au Canada et ceux-là sont au rendez-vous », rappelle Marie-Andrée Lamontagne.
Jusqu’en 1967
Dans les années 50, pour tout jeune homme et toute jeune femme ayant fait des études et s’étant nourris de littérature française, le périple vers la France est un incontournable, et plusieurs reçoivent des bourses d’étude ou participent à des échanges. Ce sont de longs séjours qui peuvent durer plus d’un an et, dans plusieurs secteurs d’activité culturelle, on retrouve des Canadiens de passage. Ils formaient l’élite culturelle canadienne-française de l’époque et cette élite crée ses contacts et ses réseaux. Pour eux, les bureaux de Fides au 120, boulevard Raspail, deviennent le point de passage obligé.
Jusqu’en 1967, Fides SARL aura pignon sur rue à Paris. Malheureusement, l’aventure du boulevard Raspail doit s’achever, parce que les coûts en sont élevés. L’entreprise du père Martin, qui est d’assurer une présence en France par l’entremise de Fides SARL, ne sera jamais rentable et aura toujours du mal à vendre les livres canadiens. « Le volet culturel, c’est bien, c’est prestigieux, mais ça ne rapporte pas d’argent ! » En 1955, Fides doit vendre la librairie du boulevard Raspail et investit cette somme dans la distribution pour accroître la vente de livres. C’est ici que s’arrêtent les activités culturelles de la Maison du livre canadien. Par la suite, après quelques déménagements, Fides SARL continue ses activités jusqu’en 1967, où la décision est prise d’arrêter, et c’est en 1968 qu’on assiste à la dissolution juridique.
Une vingtaine de titres
De cette époque, on retiendra quelques titres, dont le grand succès des éditions Fides SARL qui est Le hamac dans les voiles, qui paraît en 1952, un florilège de trois titres de Félix Leclerc qui avaient déjà été publiés chez Fides : Adagio, Andante et Allegro. Ce choix de textes est destiné en priorité au public français, mais, comme la chose se produit souvent dans le cas des auteurs canadiens de l’époque, des 5000 exemplaires imprimés, les trois quarts seront vendus au Québec. Sans pouvoir être qualifiée de succès commercial, l’opération consolide la réputation de Félix Leclerc. Par la suite, on publiera Dialogue d’hommes et de bêtes, ce qui fera en sorte qu’on parlera de Fides, et, dans un numéro de Paris-Match de 1961, on aperçoit même une photo du père Martin portant la légende suivante : « Cet homme est l’éditeur de Félix Leclerc en France ».
Aujourd’hui, le paysage éditorial en France est en plein bouleversement et la partie n’est pas gagnée pour les auteurs québécois. C’est toujours la même situation : « Les éditeurs québécois doivent faire la preuve qu’ils sont intéressants auprès d’un public français qui a déjà à boire et à manger en abondance », rappelle Marie-Andrée Lamontagne.
L’aventure française aura permis à Fides d’apprendre une foule de choses sur la distribution du livre en France, d’éviter certains pièges et d’en tirer des leçons. Marie-Andrée Lamontagne trace un bilan positif de l’entreprise : « Fides aura eu l’audace, avec cette pointe d’inconscience qu’il faut pour faire ce genre de choses, de se lancer dans l’aventure, d’investir, et le tout a tout de même duré de 1949 à 1968, avec une vingtaine d’ouvrages publiés.»
Collaboratrice au Devoir







