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Une offre qu’ils ne pourront pas refuser

28 avril 2012 | Louis Hamelin | Livres
Manifestation étudiante à Montréal
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation étudiante à Montréal

Il n’est toujours pas facile, ce printemps, pour un écrivain comme moi, d’arriver jusqu’à son bureau, au centre-ville de Sherbrooke. Une fois, c’est l’Hôtel de Ville, situé en plein sur le chemin, qui se retrouve transformé du jour au lendemain en place forte défendue par des bataillons d’automates casqués, et alors ne songe même pas à essayer d’entrapercevoir, même de loin, ton premier ministre, volontiers fanfaron devant des parterres d’hommes d’affaires mais capable, à la vue de douze minuscules cégépiens bouche cousue au ruban gommé, de manoeuvres d’évitement compliquées par des portes dérobées, avec, non, même pas la queue entre les jambes : rien, entre les jambes.


Un autre jour, tu reconduis quelqu’un au Palais de justice, rue King, et tu te retrouves en pleine manif étudiante. Quelques instants plus tard, te voilà assis au fond de la salle d’audience no 1 où, sur fond de lambris dorés et de drapeaux chiffonnés, le juge Gaétan Dumas, député libéral fédéral manqué dont cette magistrature est le prix de consolation, donne lecture de son ordonnance d’injonction interlocutoire provisoire émise en réponse à une nouvelle requête des nouvelles coqueluches du Québec lucide, les étudiants chartistes, chez qui la référence au document imposé à notre Assemblée nationale il y a 30 ans semble parfaitement consciente et délibérée. « Nous avons, disait une de leurs figures de proue, Laurent Proulx, de passage à Sherbrooke pour galvaniser le petit peloton local de briseurs de grève judicialistes, une Charte des droits et libertés où les droits individuels priment sur celui de la majorité. » « La démocratie ne peut avoir primauté sur le droit individuel », tranchait, pour sa part, son émule estrien, le requérant Jean Lessard.


Bref, encore une journée de travail de perdue, me disais-je en écoutant le juge Dumas aligner ses prévisibles platitudes, dont cette étonnante déclaration livrée en guise de préambule : « Le tribunal n’a pas à s’immiscer dans un débat de société, il doit rendre jugement dans le cadre du droit. » Trop tard, mon vieux…


En même temps, je constatais que cette salle d’audience numéro 1 n’était peut-être pas le pire endroit pour commencer à réfléchir à ce qu’est la loi. Le juge Dumas se qualifie lui-même d’« honorable », c’est écrit en toutes lettres sur la première des 19 pages du jugement rendu public ce matin-là. Or je venais de rencontrer ce mot à quelques reprises dans la nouvelle inaugurale d’un livre minuscule édité à Marseille. Honorable Cosentina, honorable Rizzopinna… Eux aussi ont une loi à faire respecter. L’honneur, ils connaissent ça, et ne connaissent même rien d’autre. Le cardinal leur mange dans la main, ils parlent, sur un ton chuchoté, une langue euphémique : « Dis-lui - il comprendra - que pour cette histoire de construction illicite, tout est tranquille, tout est réglé. » La nouvelle s’intitule Zù Cola, une personne honnête, l’histoire se passe en Sicile au mitan du xxe siècle, et a été écrite par un célèbre auteur italien dont j’ignorais absolument tout, Andrea Camilleri, ami de Leonardo Sciascia, père du détective Montalbano, héros d’une série de polars entreprise sur le tard par ce vénérable écrivain du Midi né en 1925. Une toute petite chose, ce livre, d’à peine 95 pages, d’à peine 200 mots par page, et rouge, quelque part entre le feu révolutionnaire et la pourpre cardinalice. Entre Don Camillo et Borges…


Entièrement rédigée sous la forme d’un monologue, la première nouvelle n’est, nous apprend l’auteur dans une longue note en bas de page, rien d’autre que la retranscription intégrale, vieille d’un quart de siècle, d’une conversation avec Nicola « Nick » Gentile, gangster d’Amérique en tous points honorable lui aussi, rentré au pays en secret pour préparer le débarquement allié de 1943. La mafia sicilienne historique dont nous parle Camilleri est une affaire humaine pleine de civilité, presque raffinée, où l’art de la persuasion l’emporte idéalement sur la force, sorte d’aristocratie auprès de laquelle les Soprano font figure de parvenus, eux dont la mission télévisuelle est de rendre soluble dans le sourire béat de la culture populaire l’immoralité foncière du crime organisé. « Il me semble, écrit Camilleri, que Gentile est un personnage de musée, et il l’est certainement, si l’on considère le mouvement accéléré de la Mafia vers une violence aveugle et sans discrimination. » Il en irait donc de l’« honorable société » comme du hockey et du football américain : le respect entre joueurs a disparu…


Qu’elle soit mafieuse ou administrée au nom de la reine d’Angleterre, non écrite ou martelée à coups de paragraphes et d’alinéas, la seule chose qu’une loi peut ultimement désirer imposer est le respect. Un respect qui, forcément, trouve son fondement dans l’existence collective. En privilégiant d’une manière aussi flagrante, à travers cette vague d’injonctions, le droit des individus, les juges sont paradoxalement en train d’ouvrir la porte à la revendication du droit le plus individuel et essentiel qui soit : désobéir à la loi. C’est l’ultime droit individuel, balisé depuis environ un siècle et demi et qui trouve son fondement dans la liberté de conscience de chacun. L’honorable juge Dumas et ses honorables amis du régime feraient aussi bien de s’en aviser : du triomphe du droit individuel que célèbrent leurs ordonnances découle un droit logique à la désobéissance civile.


Et moi, je vais devoir me lever et quitter cette salle d’audience si je veux pouvoir finir cette chronique un jour. Mais que puis-je écrire d’autre sur les nouvelles de Callameri ? Dans la seconde, un très beau personnage d’oncle original, à qui le narrateur doit sa découverte de Melville, de Flaubert, de Maupassant, de Dumas… et de Pirandello, a une attaque d’angine de poitrine et comprend qu’il va mourir. Sa mort est presque aussi belle que celle de Thoreau, que je vous raconterai un autre jour : il s’alite, dresse lui-même la liste de ceux à qui il veut dire adieu, puis reçoit, comme Rémi dans Les invasions barbares, parents et amis faisant la queue à la porte de sa chambre. Le prêtre, que nul n’a invité, prie tout seul dans son coin. Quand c’est au tour du garçon en pleurs de serrer son tonton dans ses bras, ce dernier lui dit : « Ne le prends pas comme ça. Il n’y a rien de tragique. On meurt ainsi, simplement. »


C’est assez lumineux comme histoire.



Zù Cola et autres nouvelles


Andrea Camilleri


Traduit de l’italien par Madeleine Rossi


Le petit écailler


Marseille, 2012, 95 pages


Les juges sont paradoxalement en train d’ouvrir la porte à la revendication du droit le plus individuel et essentiel qui soit : désobéir à la loi

 
 
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