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    Marie Hélène Poitras, western moderne

    14 avril 2012 |Danielle Laurin | Livres
    Dix ans se sont e?coule?s entre la publication de Soudain, le minotaure, le premier roman de Marie He?le?ne Poitras, et celle de Griffintown. Tout de suite, c’est frappant: sa plume s’est affine?e.<br />
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dix ans se sont e?coule?s entre la publication de Soudain, le minotaure, le premier roman de Marie He?le?ne Poitras, et celle de Griffintown. Tout de suite, c’est frappant: sa plume s’est affine?e.
    Griffintown
    Marie Hélène Poitras
    Alto
    Québec, 2012, 216 pages
    Marie Hélène Poitras fait partie de ces écrivains?trop rares, qu'on aimerait lire plus souvent. Dix ans, déjà, depuis son premier roman, qui fut une sorte de révélation.

    Soudain, le minotaure, ça vous dit quelque chose ? Un voyage dans l'horreur, la violence. Où l'on était tour à tour dans la tête d'un bourreau et de sa victime. Effarant.

    Elle a publié trois ans plus tard un recueil de nouvelles. Puis quelques textes ici et là dans des ouvrages collectifs. Elle a aussi fait une incursion en littérature jeunesse. Mais son deuxième roman, on l'attendait vraiment.

    Tout de suite, c'est frappant. Sa plume s'est affinée. À la fois ailée et solidement implantée dans le concret, elle est plus dense, embrasse plus large. Et ça coule; on dirait une danse.

    «Le jour se lève sur Griffintown après le temps de survivance, les mois de neige et de dormance.» C'est la première phrase du roman. Puis, c'est tout un monde qui se dessine peu à peu, prend forme, s'anime sous nos yeux.

    Marie Hélène Poitras sait comment créer un climat. Une atmosphère. C'est remarquable dans Griffintown. On bascule complètement dans une autre réalité. On voit les choses, on les sent.

    Tout de suite on est là, à Griffintown. Dans la dureté, la désolation, le froid, la misère. Parmi les chevaux, les calèches. Juste avant que la belle saison ne revienne, qu'elle ramène avec elle, pour quelques mois, les cochers qui se partageront les touristes du Vieux-Montréal à côté.

    On est ici, maintenant, à l'époque du téléphone cellulaire. Et des grands projets immobiliers qui veulent tout raser pour faire du beau, du neuf, pour faire du cash.

    La fin d'un monde

    On est à la fin d'un monde: «On attend de ces cow-boys crasseux qu'ils capitulent. Ils appartiennent de toute façon à un âge révolu et vont devoir se replier.»

    Le temps d'une saison, qui s'annonce comme une des dernières sinon la dernière de toutes, nous basculons dans l'univers parallèle des cochers, palefreniers et autres corps de métier appelés à disparaître de Griffintown. Et c'est fascinant.

    Toute une galerie de personnages marginaux s'offre à nous. Au fil du récit, on en apprend un peu plus sur chacun d'eux. Il y a Billy le palefrenier, le fidèle, le dévoué, dernier Irlandais de sa lignée, orphelin depuis l'âge de 16 ans. Il y a Evan l'assistant du patron, ex-soldat en Afghanistan qui carbure au crack, qui «a croisé un Windigo et ne s'en est jamais remis».

    Il y a un vieux travesti prostitué, surnommé Grande Folle, qui lave les calèches. Il y a un shylock dit La Mouche, autrement dit une «vieille canaille au sourire tordu qui, du haut d'un toit d'entrepôt, jette un regard désapprobateur sur les allées et venues de ceux qui s'accrocheront pieds et sabots à Griffintown».

    Ce n'est pas tout. Il y a un sans-abri appelé Le Rôdeur qui sert de commissionnaire. Et il y aura bientôt une nouvelle venue dans le décor, une jeune et jolie apprentie cochère, que John le cow-boy solitaire prendra sous son aile.

    On pense à Michel Tremblay et à ses personnages colorés auxquels il est impossible de ne pas s'attacher. Par moments, on se croirait aussi dans une bande dessinée. Quand entre en jeu celle que tout le monde appelle «La Mère», surtout.

    Il faut l'imaginer, la visualiser, cette Laura Despatie de 75?ans, une dure à cuire portant un béret vert sur sa perruque. Il faut la voir aller, «femme à la fois petite et immense, avec sa carabine à la hanche, sa gueule de tueuse et sa bottine compensée, héritage d'une poliomyélite contractée en bas âge».

    Ça n'arrête pas. Il y a la mafia qui rôde, qui opère par en dessous, qui règle ses comptes dans le sang. Il y a même des fantômes qui errent. Fantômes de chevaux tout autant que d'humains. Chacun son histoire, son passé, qui nous sont livrés par de petits inserts pas piqués des vers.

    Beaucoup de monde, beaucoup d'histoire

    Tout cela est savoureux. Même si, au bout d'un moment, on commence à trouver que ça fait beaucoup. Beaucoup de monde, beaucoup d'histoires. On aimerait s'accrocher davantage à un fil conducteur. On aimerait un peu moins de détails, parfois, et un peu plus d'action.

    Pourtant, il y a bel et bien un meurtre qui est commis, dès le début ou presque. Et il y a une enquête en dilettante menée par Billy le palefrenier, qui cherche à savoir qui a tué son patron et pourquoi. Mais tout cela avance lentement.

    Il faut dire qu'entre-temps, on s'amuse de voir ce cher Billy chercher un moyen de disposer du corps honorablement. On s'amuse de le voir d'abord déposer dans le congélateur le cadavre retrouvé dans le ruisseau aux eaux noires près de l'écurie.

    Car, voyez-vous, «en règle générale, les policiers ne viennent pas au Far Ouest; les autorités laissent les hommes de chevaux régler leurs affaires entre eux, en autant que leurs histoires ne débordent pas les frontières du territoire».

    Il faut dire aussi qu'une histoire d'amour s'installe, par petites touches. Qu'elle donne lieu à des scènes touchantes, tout en sortant des sentiers battus.

    Et puis voilà, tout à coup, ça se précipite. Le meurtrier est découvert, il va payer. On croira entendre, derrière, une musique lancinante, comme dans les bons vieux westerns. Sergio Leone ne sera pas loin.

    La fin comme telle, la fin tragique de Griffintown qu'on pressentait depuis le début, tombera comme un couperet. Et c'est à regret qu'on s'extirpera du roman.
     
     
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