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Un air civilisé

14 avril 2012 | Louis Hamelin | Livres
Le pays des géants. Ainsi m'apparaissait la côte ouest du pays dans les années 80. Je ne savais pas encore que Jonathan Swift y avait déjà situé le sien, Brobdingnag, à une époque où le nord-ouest du Pacifique insinuait ses brouillards jusque dans le cerveau des cartographes. Le mot «géant» se voulait, dans mon esprit, un hommage aux dimensions des arbres de la forêt pluviale tempérée, à la démesure générale de la géographie locale, mais aussi à la taille moyenne des habitants du cru. À Vancouver, en 2012, le p'tit Québécois que je suis n'a plus à relever la tête chaque fois qu'il croise un passant. De ce point de vue au moins, l'immigration asiatique a du bon.

La ville a gagné en béton, en verre et en hauteur, elle a bouché les derniers trous de ciel. Mais la pression chinoise sur l'économie locale avait commencé bien avant que les petites maisons en bois de Kitsilano ne soient systématiquement rasées et remplacées par des monster houses conçues pour abriter des comptes en banque plutôt que des humains. Cette histoire débute avec la loutre de mer, dont le pelage fourni et soyeux était particulièrement prisé des fourreurs chinois. Les navires bourrés de pelleteries relâchent à Hawaï, puis mettent le cap sur Canton. La demande s'affolant, le massacre des loutres devient le premier boom économique de la côte ouest. Elles étaient des millions, on en verra vite la fin.

Ensuite, on se tourne vers la forêt. Épopée héroïque, au début, aussi dangereuse que la chasse à la baleine en chaloupe, la récolte, en l'espace d'un siècle, se transformerait en cette entreprise de destruction mécanisée que nous connaissons. Aujourd'hui, ce qui paraissait impossible cent ans plus tôt est devenu réalité: les Britannico-Colombiens voient le bout de leur forêt ancienne. Les millions de mètres cubes restants représentent quelques dizaines d'années dans les calculs des planificateurs transnationaux. D'immenses régions ont été dévastées, les flancs de montagne dénudés et livrés aux forces de l'érosion, des villes dépouillées. Le «Drill, baby, drill» de Sarah Palin devient ici: «Log'er to the beach!» Et après? Un autre boom, sûrement.

Le dernier budget Harper concrétise très précisément la vocation du Canada à demeurer ce vaste entrepôt de matières premières dont les vrais propriétaires sont les économies prédatrices géantes et émergentes. Les pêcheries périclitent? Pas grave. Il y a du minerai plein la terre. Du pétrole, du gaz naturel, de schiste, etc. Il y aura toujours un boom quelque part. Au Québec comme en B. C., nous épuiserons les mines aussi, c'est une question de décennies. Et ensuite, à nous le projet de société canadien : encaisser nos chèques de péréquation en communiant aux trillions de barils de pétrole sale qui nous passeront sous le nez dans des pipelines peints en vert from coast to coast. Et après? Après, nous serons morts, mon frère.

Introduction à la côte ouest

À travers l'histoire de cette forêt primitive dont la fourmi humaine a réussi à venir à bout en un siècle — une bagatelle sur l'échelle de temps où se déploient ces mastodontes: les épinettes de Sitka des derniers peuplements vierges sont plus anciennes que la chute de Constantinople, et certains cèdres rouges du Pacifique ont traversé le Moyen Âge —, c'est le sens même de nos rapports avec la forêt qu'interroge le Vancouvérois John Vaillant dans un formidable ouvrage de non-fiction intitulé The Golden Spruce.

Je ne connais pas de meilleure introduction à la côte ouest que ce livre, à la fois essai anthropologique, suspense policier et psychanalyse d'une industrie. Le fil conducteur en est la saga de Grant Hadwin, bûcheron repenti, prophète, croisé de l'environnement et vandale. Un de ces travailleurs forestiers qui aiment le bois et la vie sauvage et qui, épouvantés par l'efficacité technique de la machinerie qu'ils aident à déchaîner sur le monde, comprennent un jour que la destruction du milieu vivant est la rançon de leurs gros salaires. Sorte d'Unabomber armé d'une tronçonneuse, Hadwin n'a pas hésité à s'attaquer à K'iid K'iyaas, l'épinette dorée, aberration génétique et arbre sacré de la nation haïda, culbutée par lui pour dénoncer l'hypocrisie des compagnies forestières, lesquelles, parce qu'elles épargnent ici et là quelques parcelles pour les touristes, peuvent se consacrer, en toute bonne conscience, à l'éradication de paysages entiers. Son geste me fait penser à celui du capitaine Willard quand, dans Apocalypse Now, il achève d'un coup de revolver la jeune femme que ses soldats, après l'avoir criblée de balles, veulent maintenant faire soigner. Dans les deux cas, pousser la logique de la destruction un peu plus loin permet de mettre à nu la contradiction, en éclairant la pulsion à l'état pur.

C'est l'irrationalité toujours rampante de notre rapport à la forêt que la passionnante enquête de Vaillant fait ressortir. Pas évidente, l'évolution qui va de la femme de pionnier écrivant jadis: «Quand je me tenais au milieu de ces gros arbres, je me sentais effrayée, de quoi je l'ignore. Simplement effrayée» à l'abatteur du troisième millénaire se vantant de donner, à ce «gâchis» qu'est à ses yeux la forêt vierge, «un air civilisé». La côte ouest, nous dit Vaillant, vit toujours à l'heure de la Frontière. Et l'Alberta, le Québec... alouette, je te plumerai.

La même conclusion s'impose à la lecture du Canyon de Benjamin Percy. Avant mon départ pour la côte ouest, j'avais misé, dans ma quête de lectures d'ambiance, sur ce fils de l'Oregon, espérant toujours découvrir quelque lointain rejeton littéraire du bon vieux Ken Kesey. Au New York Times, on a plutôt parlé d'une possible parenté avec des écrivains comme Hemingway, Faulkner, Carver... Rien que ça. Même en attribuant une partie des lourdeurs narratives et des encombrements stylistiques à la traduction, le ridicule de la comparaison saute aux yeux. Ni Hem ni Carver n'auraient passé leur temps à souligner ainsi chaque effet, à verser dans un tel vice de surexplication, pour donner des phrases comme: «Justin comprend qu'aux yeux de ce type il n'est pas une personne, mais le représentant d'une communauté, d'un mode de vie qui paraît étranger et intrusif pour tant de gens qui ont grandi dans le coin.» On est terrassé par l'ennui bien avant d'arriver au point. Disons seulement qu'il y est question d'une forêt qui doit être rasée pour faire place à un terrain de golf, et d'un gros méchant grizzli qui permet à l'auteur, dans une finale à la Alien II, de reconduire le cliché éculé de la forêt menaçante, refuge de toutes ces grosses bêtes qui veulent nous faire mal, oui, tellement plus dangereuses que les voitures qui nous frôlent à 120 km/h sur l'autoroute, conduites par des inconnus.

***

The golden spruce
John Vaillant
Vintage Canada Edition
Toronto, 2006, 256 pages

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Le canyon

Benjamin Percy
Traduit de l'anglais par Renaud Morin
Albin Michel
Paris, 2012, 350 pages
 
 
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