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    Jean-Jacques Pelletier - Homo distractus: l'homme du XXIe siècle

    31 mars 2012 |Catherine Lalonde | Livres
    Jean-Jacques Pelletier<br />
    Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Jean-Jacques Pelletier
    «Perpétuellement diverti, écrit Jean-Jacques Pelletier dans Les taupes frénétiques, son tout dernier essai, obsédé par son corps, sa santé, sa jeunesse, menacé par une violence multiforme qui s'étale dans tous les aspects de la vie, le consommateur occidental rêve d'un cocon totalement sûr et confortable, où il pourrait expérimenter sans la moindre contrainte tout ce qui est susceptible de manifester son unicité, de mettre en valeur ses ressources. Bref, il se fantasme en extrémiste soft, jouissant douillettement du plaisir de cultiver sa singularité et de prolonger indéfiniment sa jeunesse.»

    On vit une époque formidable. Une ère marquée par l'accélération, l'individualisme, la surenchère des communications, l'atomisation des liens sociaux, la confusion entre vie privée et vie publique, la standardisation de l'imaginaire, la consommation à tous crins, l'emballement pour un ici-maintenant qui n'attend pas l'autre. Plus question d'attendre le paradis à la fin de ses jours: la quête d'intensité doit être immédiate.

    Jean-Jacques Pelletier est reconnu pour les sept gros tomes de pure paranoïa de sa série fleuve Les gestionnaires de l'Apocalypse (Alire). Il s'attaque ici, par personnage interposé, à l'inventaire des symptômes et névroses de l'Occidental contemporain, en cédant la plume à Victor Prose, personnage de La faim de la Terre, son dernier roman.

    C'est donc Prose qui signe Les taupes frénétiques. La montée aux extrêmes, sur la faim infinie d'intensité de cette société noyée dans la fabrication ininterrompue de désirs et d'attentes.

    «C'est une idée qui m'est venue il y a quinze ans: voir des essais écrits par les personnages, explique Jean-Jacques Pelletier en entrevue téléphonique. On a toujours fait comme si les personnages étaient uniquement émotions, alors qu'ils peuvent être l'histoire d'une intelligence aussi, ou du dévoilement d'une intelligence.» Pelletier abandonne pourtant ce jeu littéraire à peine les règles posées: c'est son nom à lui qui brille sur la page couverture. «Ce sont des raisons d'édition», dit-il, pendant qu'on devine plutôt des raisons de marketing, comme celles dénoncées à toutes les pages de son livre.

    Images et imagination

    «Dans la façon de construire mes romans, avec ces scènes très courtes qui se passent un peu partout sur la planète, j'ai toujours voulu que le lecteur se retrouve comme dans la réalité, devant des morceaux, poursuit l'auteur. C'est le problème actuel: tout nous arrive fragmenté, de partout, et de plus en plus des médias. Ce que Prose demande, c'est: "Devant cette diversité, est-ce qu'on peut faire des liens?" Alors qu'un essai est souvent spécialisé, qu'on y ferme l'angle, qu'on regarde au microscope, Prose fait un essai panoramique. Il regarde en grand angle.»

    Le champ de la collecte est très large: mode, télé, radio, littérature, art visuel, jeux vidéo, pub, information, lutte, jeunesse éternelle, soins du corps, violence au quotidien. La première partie de l'essai s'attaque au monde des médias et du spectacle. L'auteur s'attarde ensuite à la façon dont l'humain vit dans ce bombardement.

    Le résultat? «La somme des impuissances à vivre.» Un inventaire, un amoncellement, des faits et encore des faits lancés en mottes, récupérés davantage des journaux, des magazines et de Wikipédia que des habituelles bibliothèques. Le portrait est triste: «Prose est probablement beaucoup plus cynique que moi», indique l'ancien prof de philo.

    Il fait briller l'enflure du langage, qui rivalise de profits records, de tempêtes du siècle, de mascara Extrême et d'émissions Survivor. Dans ce monde constamment ultime, l'homme contemporain est planté en adulte-roi. En Néo-Narcisse je-me-moi, devenu son propre héros et son propre dieu à coups de téléréalité, de statuts Facebook et de télé-voyeurisme. En éponge à divertissements, de préférence de plus en plus intenses, amoureux de l'algorithme Google qui lui prémâche une information fracassée, catastrophée et catastrophique, avalée sans faim. En assoiffé de sensations et de confort, dans son cocooning jack-ass qui zappe de la mort en direct, qui cherche l'impact et les images uppercut qui entrent dans le corps. Jusqu'à l'überimpact, quand la violence, à force d'être vue et revue, devient cool.

    Trop d'intense réalité partout

    On sait les soifs de l'Homo distractus et l'érection de ses conséquences depuis La société du spectacle de Guy Debord (1967). Et même avant: vient de ressortir en français Le triomphe de l'image. Une histoire des pseudo-événements en Amérique (Lux), que l'historien Daniel J. Boorstin signe pour dénoncer l'envahissement de la pub et des médias. Un livre qui inspirera Debord. «[Je] décris comment l'époque actuelle s'est inventé un monde fait d'artifices; je montre comment on a utilisé la richesse, l'instruction, la technologie et le progrès pour créer un écran de fumée qui masque les réalités de la vie. [...] Nous exigeons trop du monde, et ces attentes sont démesurées au sens précis du mot: "Ce qui va au-delà des limites de la raison ou de la modération." Ces désirs sont excessifs», écrit l'auteur... en 1962. La figure de Narcisse, troublé par la multiplication des images, est déjà là. Et on y trouve, comme dans la série Mad Men, les racines de notre époque formidable, son archéologie même.

    Les auteurs d'ici sonneraient-ils à nouveau le glas? Ces derniers mois, Bernard Émond signait Il y a trop d'images (Lux). «Sait-on encore regarder un visage? y demande-t-il. Sait-on encore écouter une histoire? Reconnaît-on encore le sens d'un silence ou la délicatesse d'une émotion?» Michel Dorais se penchait il y a quelques semaines plus précisément sur «la sexualité spectacle» (VLB), analysée aussi dans Les taupes frénétiques.

    Cette montée aux extrêmes, cette multiplication virale d'images, ne serait-elle finalement que le résultat, transposé à l'humain, de la croissance du capitalisme? «Je ne peux encore répondre», se défile Jean-Jacques Pelletier/Victor Prose. Son essai se poursuivra sur un deuxième tome, probablement dès septembre. La fabrique de l'extrême étudiera cette fois «ce qui structure le Néo-Narcisse: l'économie, la finance, la criminalité, la technologie, la gestion, la fête programmée, la religion, la politique, la guerre.»

    Et les pistes de solution pour retrouver un peu d'intime et de sens? «On a toujours la nostalgie des réponses simples, rapides, à court terme, alors que, si solutions il y a, ce sera quelque chose qui va se construire collectivement, malgré notre époque individualiste.»

    Le mot de la fin revient à Victor Prose: «S'arracher à la frénésie ambiante, le temps de faire cet inventaire, peut s'avérer une façon de soigner sa myopie... et de faire confiance à ce que feront de ce début d'inventaire ceux qui viendront après nous.»

    ***

    Les taupes frénétiques
    Jean-Jacques Pelletier, avec la collaboration de Victor Prose
    Hurtubise
    Montréal, 2012, 454 pages

    ***

    Le triomphe de l'image

    Une histoire des pseudo-événements en Amérique
    Daniel J. Boorstin
    Traduit par Mark Fortier
    Lux
    Montréal, 2012, 334 pages
    Jean-Jacques Pelletier<br />












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