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Du stade à l'asile

24 mars 2012 | Louis Hamelin | Livres
Le dernier stade de la soif
Frederick Exley
Traduit de l'anglais par Philippe Aronson et Jerôme Schmidt
Monsieur Toussaint Louverture
Paris, 2012, 446 pages
Plus que le baseball dont ils nous rebattent les oreilles, c'est, il me semble, du côté du football américain qu'il faut chercher la grande métaphore colorée de la vie étasunienne. Cette brutale possession du terrain, la défense du sol conquis, l'implacable loi du spectacle comme seule forme de transcendance, la recherche de cohésion collective et de grâce individuelle sur fond de violence physique à l'état pur. C'est quand même autre chose qu'un roulant capté par l'arrêt-court et relayé au premier but, non?

À l'image de la société qui l'a engendré, c'est un sport volontiers dégueulasse et profondément hypocrite, où génuflexions et signes de croix de façade déguisent en quête de rédemption un darwinisme élémentaire allant, comme on l'a récemment appris, jusqu'à inclure la volonté de causer intentionnellement des blessures dans les stratégies des équipes. Les «New York Giants» (comme on dit dans les romans traduits en France) auraient peut-être atteint le Super Bowl, cette année, même s'ils n'avaient pas marqué d'une croix, dans leur plan de match de la finale de conférence, un joueur de l'équipe adverse revenu de quatre commotions cérébrales et étiqueté fragile, à qui ils ont réussi à faire échapper le ballon au moment le plus critique. Dans la NFL, on ne plaque plus, on frappe pour interrompre les fonctions cérébrales. L'arrivée des brancardiers étant, pour certains, la cerise sur le bloody sundae. Vive l'efficacité!

Frederick Exley est mort en 1992. Ça veut dire qu'il a eu le temps de voir ses chers Giants remporter, à l'hiver 1991, leur premier Super Bowl, sur le fameux placement raté de Scott Norwood. On l'imagine très bien, Exley, contemplant, de son sempiternel divan, la douche de Gatorade sur la ligne de touche, pendant que s'écoulent les dernières secondes de la conquête du Saint Graal et que la languette d'une nouvelle cannette de Budweiser claque sous son pouce: Maintenant, je peux mourir... Oui, il était fan à ce point. Fini. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que ce jeune sexagénaire avec un pied dans la tombe ne carburait pas au Gatorade...

On connaît le célèbre début du Howl de Ginsberg, dont le procès pour obscénité vient d'ailleurs d'être porté à l'écran: «I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked, dragging themselves through the negro streets at dawn looking for an angry fix...» L'alcool arrive bien plus loin dans le poème; pourtant, il a sans doute présidé à la destruction de plus d'esprits brillants que toutes les autres drogues réunies. En même temps qu'il les a parfois aussi portés, c'est vrai, sur les fonts baptismaux pleins de bile noire de la création et de l'Oeuvre. On ressort du Dernier stade de la soif avec cette impression d'avoir rencontré une intelligence remarquable, sacrifiée, dans la plus pure tradition des écrivains maudits, sur l'autel d'un Niagara de houblon et de bourbon, en une chute fatale devenant le mouvement même de la vie à l'intérieur du tonneau de l'âme, jusqu'au black-out final. L'alcool comme folie, comme symptôme, remède et maladie.

S'il fallait croire Exley lui-même, tous ses malheurs seraient dus au fait que, victime d'un mauvais casting, d'abord destiné à la gloire, il s'est retrouvé à l'étroit dans un rôle de supporter à vie. Mieux que celui retenu par l'éditeur de la version française, le titre original de l'ouvrage paru en 1968, A Fan's Notes, exprime l'intention de son auteur: de l'impuissance et de cette quête de célébrité par procuration qui seraient, selon lui, les principaux ressorts de la psychologie du fan obsédé et de son cousin le féroce supporter, il a voulu offrir la grandiose, sombrement lyrique étiologie. Du divan du gérant d'estrade du dimanche à celui du psy. Ça commence avec le père, dont la vie semble destinée à illustrer l'adage: Rien de pire qu'une gloire locale... «Comme lui, je voulais que mon nom soit sur toutes les lèvres, chuchoté avec révérence.» Le problème, c'est que la gloire n'est guère transmissible, en règle générale, par la voie des gènes.

Le raté devient pilier de bar, supporter de la compagnie Budweiser et partisan des Giants de l'ère pré-Super Bowl, à l'époque où une estocade portée avec le casque était encore considérée comme un coup salaud. Et, chez les Giants, il s'éprend en particulier du receveur de passes Frank Gifford, demi-dieu jadis croisé dans l'Olympe ensoleillé d'une université californienne et double idéalisé d'un narrateur qui consent ainsi à son propre ravalement au rang de jumeau maudit du héros. La part de l'ombre lui revient. «Logiquement, tu devrais le détester, dit-elle. Enfin, plus exactement, l'envier au point de le trouver antipathique. — Le détester? [...] Il sera peut-être la seule gloire que je connaîtrai jamais!»

Cette Amérique obsédée de jeunesse, de célébrité et de beauté, c'est déjà un peu la nôtre, les Star Académie de ce monde ne réussissant qu'à amplifier jusqu'à l'écoeurement le rêve le plus prévisible, l'aspiration la plus commune du singe humain: «Rien dans ce fantasme ne me semblait tellement exagéré. C'était une projection de tout ce qui se faisait de plus vulgaire en Amérique: j'étais riche, célèbre, influent et si incroyablement beau que lorsque j'entrais dans une pièce, des femmes à la beauté renversante écartaient les cuisses sur mon passage.»

Disons qu'il fallait quand même, à l'époque, se retrousser un peu les manches pour devenir connu. Et le traitement réservé aux perdants refusant de réintégrer l'anonyme cohorte était lui aussi différent. Pour fondre un peu de plomb dans la cervelle, rien de tel que les électrochocs!

Exley a écrit un grand livre, sur la folie, la littérature et le sport. On y sent courir la vibrante et nerveuse énergie des années 60, et le lyrisme noir de son écriture rappelle parfois les jubilantes envolées d'un Miller. Même registre de la confession, dans laquelle on pourrait cependant lui reprocher de reculer in extremis devant l'ultime lucidité: en faisant de l'alcool un symptôme plutôt que la cause de son inadaptation, je ne suis pas sûr qu'Exley ait vu très clair dans son propre jeu. Ainsi, quand il fait remonter le début de ses problèmes à sa rupture avec l'amour de sa vie pour cause de totale impuissance sexuelle, il ne semble pas même soupçonner que sa perpétuelle ébriété pourrait expliquer certaines choses. Le problème de notre ivrogne, ce n'est donc pas tant de voir double que ce point aveugle. Il a tout de même écrit trois livres, dont un qui passe l'épreuve du temps.

***

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