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    Identité multiple

    Victor Teboul

    19 juin 2002 15h40 |Caroline Montpetit | Livres
    Son récit est triste; c'est l'histoire d'un petit Juif expulsé d'Égypte avec sa famille à cause de la guerre. La Lente Découverte de l'étrangeté, dernier roman-récit de Victor Teboul, qui paraît dans les prochains jours aux Éditions Les Intouchables, n'est pourtant pas un livre morose.Il témoigne même d'un certain humour. C'est sans doute parce qu'il s'inspire de souvenirs d'enfance, et que les yeux de l'enfance, on le sait, voient tout différemment.

    À Alexandrie, où il est né, Victor Teboul fréquentait l'école anglaise. À la maison, il parlait le grec avec sa mère et le français avec son père, qui maîtrisait aussi l'arabe. Cette Alexandrie, c'est celle de l'Égypte d'avant la révolution nasserienne, d'avant la révolution nationaliste, une Alexandrie cosmopolite, aujourd'hui disparue.

    C'est de cette ville que Teboul, sa soeur, son père et sa mère seront expulsés lors du déclenchement des hostilités entre l'Égypte et Israël, autour du canal de Suez. Sans cette expulsion, sans ce parcours désorienté sur un bateau en Méditerranée, survenu alors qu'il avait onze ans, Victor Teboul dit qu'il se serait peut-être moins identifié à la condition juive. Cette guerre, cette rupture, a aussi été pour lui la découverte du nationalisme. Un nationalisme qui ne résumera jamais les ambiguïtés personnelles des individus.

    "C'est un peu ce que j'essaie de raconter, dit l'homme, affable et attachant, en entrevue. Quand j'étais enfant, et quand je suis retourné [à Alexandrie], c'était la même chose, je me sentais égyptien. Quand on est enfant, on n'a pas le sens des différences, des nationalités. J'ai un peu voulu raconter comment, quand est arrivée cette rupture de 1956, je découvrais que mes amis avaient des origines étrangères. J'avais des amis indiens, des amis grecs, italiens, juifs. On ne savait pas qu'on était juif ou italien, on était des enfants... Alors arrive la guerre, et on s'aperçoit qu'on est étiqueté, que chacun doit avoir un passeport pour témoigner de ce qu'il est."

    Et ce qu'on est, ce n'est pas toujours si facile à définir. C'est le message de ce récit d'enfance, dans lequel on entre doucement, puis de plus en plus intensément, auprès de ce jeune homme qui se construit, à travers des amitiés dans différents pays. Que l'identité, telle qu'elle est véhiculée dans l'actualité et les discours politiques, entre autres, est beaucoup plus diffuse, beaucoup moins claire qu'on ne le prétend.

    "Aujourd'hui, quand on parle de métissage, de mixage, d'interculturalisme et de multiculturalisme, on évacue trop rapidement les ambivalences, les tiraillements. Et j'ai voulu raconter que, quand on parle de métissage, on ne tient pas compte du fait que nous vivons des ambivalences. À un moment, c'est comme si, en considérant l'histoire, la politique, l'actualité, cela vous frappe en plein visage, on prend conscience de ces ambivalences."

    Des années plus tard, après s'être installé au Canada, qui représentait une sorte d'Eldorado pour ses parents, Teboul a pris parti pour l'indépendance du Québec. Il a aussi étudié l'image du Juif dans la littérature québécoise, sujet sur lequel il a publié un livre, Mythe et images du Juif au Québec (Éditions de Lagrave, 1977).

    Jusque dans les années 70, avait-il constaté, le Juif dans la littérature québécoise était associé à l'argent et à la communauté anglophone. "Même jusqu'à très récemment, a-t-il dit en entrevue au journal Voir en juin dernier, les Juifs imaginaires ici étaient rusés, exploiteurs, et non intégrés." Il y a eu aussi, précise-t-il, à l'époque post-Holocauste, une image idéalisée des Juifs. Depuis, croit-il, citant notamment la dernière trilogie des romans de Marie Laberge, qui se déroulent dans les années 30 et 40 et mettent en scène des personnages juifs, la situation s'est redressée.

    "Je pense que les élites nationalistes ont fait du chemin depuis, dans l'analyse de l'antisémitisme au Québec", dit-il. À l'époque, se souvient-il, les gens s'étonnaient que l'on s'interroge de cette façon sur un Québec perçu comme pur et innocent. Cet antisémitisme n'était pas génétique, avait-il précisé, il n'était même que la norme mondiale d'une certaine époque. "En gros, ajoute-t-il, la situation n'est pas du tout la même qu'il y a 27 ans. Et par conséquent, si le nationalisme québécois est mal perçu, ce n'est certainement pas la faute des nationalistes."

    Le Canada, pour cette famille qui avait vécu successivement en Égypte, en France et au Liban, c'était une terre idéale. "Au moins, là, écrit Teboul, pas de guerre civile, musulmans, juifs et chrétiens s'entendent à merveille." Teboul ajoute que cette situation est demeurée la même aujourd'hui. Et c'est cette laïcité, cette tolérance, qu'il chérit par-dessus tout. Ce sont des valeurs du Québec, qu'il faut nommer, protéger et défendre, à travers les institutions démocratiques. Quant à sa prise de position pour l'indépendance du Québec, il l'explique par les inégalités constatées, à son arrivée, entre francophones et anglophones au Québec.

    "Je suis arrivé en 1963. Et entre 1963 et 1968, je me suis aperçu de certaines choses qui faisaient qu'au Québec il y avait des anomalies à corriger, notamment sur le plan de la langue. Il faut dire aussi que, dans les années 60, la situation économique des Québécois francophones n'était pas celle d'aujourd'hui. Je trouvais qu'il y avait des injustices criantes et que l'indépendance du Québec allait certainement corriger cette situation-là. C'est évident que le monde a changé, la situation n'est pas exactement la même, mais c'est une option politique personnelle dont je demeure convaincu. L'indépendance du Québec va permettre la survie de la francophonie québécoise", dit-il.

    Et c'est dans ce Québec, où il demeure depuis 40 ans, où sa mère vit, où son père est mort, et où son fils vit, que Victor Teboul demeure et oeuvre.

    Il y a quelques mois, il publiait l'ouvrage René Lévesque et la communauté juive, toujours aux Intouchables, un recueil rassemblant une entrevue effectuée avec René Lévesque sur les relations du Québec avec la communauté juive et un texte de Teboul sur les relations entre la communauté juive anglophone et le gouvernement Lévesque.

    Les sentiments de la communauté juive envers René Lévesque étaient variés, écrit-il, même si, "en règle générale, le courant majoritaire s'est opposé avec fermeté au projet politique du chef souverainiste". En entrevue, Victor Teboul affirme d'ailleurs qu'il croit que les communautés culturelles ne devraient pas se prononcer en bloc pour une option politique. "Je trouve que les organisations juives ne devraient pas avoir de position officielle. Cela, je le maintiens. Par rapport à la politique et à la situation du Québec, je maintiens très fermement qu'il devrait y avoir une neutralité de la part des organismes officiels." Rafraîchissante discordance de cette voix, singulière et plurielle à la fois.

    La lente découverte de l'étrangeté Victor Teboul Les Intouchables Montréal, 2002, 180 pages












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