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    Jean-François Beauchemin et le spectre de la mort

    17 mars 2012 |Danielle Laurin | Livres
    Le hasard et la volonté
    Jean-François Beauchemin
    Québec Amérique
    Montréal, 2012, 176 pages
    Ce pourrait être un roman noir, dans lequel on assisterait aux confessions d'un criminel condamné à mort. Confiné à sa cellule, pressé par le temps, il ressasserait sa vie. Et passerait en revue les actes irrecevables, monstrueux, qu'il a commis.

    Ce pourrait être un livre sanglant, comme on en lit tant. Avec ou sans repentir de la part du coupable. Mais les regrets, les remords le rendraient plus humain à nos yeux, c'est certain.

    Nous pourrions alors, jusqu'à un certain point, nous projeter en lui. Ou, à tout le moins, nous interroger sur la part d'ombre tapie en chacun de nous. Une façon de plonger dans l'abject pour mieux se confronter à la barbarie propre à l'espèce humaine, peut-être.

    À moins que l'accusé ne soit innocent? Qu'il n'ait été condamné à tort à la peine capitale? Non. Scénario exclu, dès la première page: «Du fond de cette cellule qui sera mon dernier logement, je songe avec calme au geste dur mais nécessaire que j'ai commis, d'ailleurs sans trembler, et contre lequel on a choisi d'échanger ma vie.»

    Ce pourrait être tout simplement, sous couvert de fiction, un livre sur la peine de mort. Un plaidoyer contre la peine capitale. Pourquoi pas? Rien à voir, pourtant.

    À moins d'entendre «peine de mort», «peine capitale», dans un tout autre sens. Dans le sens métaphorique. Du type: nous sommes tous condamnés à mourir, nos jours sont comptés.

    Si le jour J était imminent, connu de vous, que feriez-vous? À quoi penseriez-vous? La question de Dieu se poserait-elle? Auriez-vous peur? Comment entreverriez-vous votre propre mort? Quelle serait la chose la plus précieuse que vous voudriez emporter avec vous? Quel sens donneriez-vous à votre passage sur terre?

    Mais encore: faut-il attendre de savoir que son dernier souffle est pour bientôt pour prendre conscience de la fugacité de l'existence? Pour faire le tri dans sa vie, jauger son âme, se regarder en face, mettre les priorités à la bonne place?

    Faut-il attendre d'être acculé au pied du mur pour tenter de se comprendre soi-même, pour chercher à savoir qui l'on est vraiment? Et pour prendre le temps de contempler la beauté tout autour?

    C'est à ce genre de questionnement que renvoie le quatorzième titre de Jean-François Beauchemin. Qui d'autre? Qui d'autre que l'auteur de La fabrication de l'aube oserait aujourd'hui un livre comme Le hasard et la volonté?

    C'est présenté comme un roman. Effectivement, nous sommes dans une situation fictive. Un homme, dans une cellule, attend la mort. De quoi est-il accusé, quel crime a-t-il commis, au juste? On ne le sait pas.

    Bon début. Énigmatique. Nous sommes accrochés, en attente. Suspense. C'est seulement vers la fin du livre que le motif de l'accusation nous sera dévoilé noir sur blanc. Alors qu'on l'avait déjà deviné, entre les lignes.

    Déception, de ce point de vue-là. L'impression d'une promesse non tenue, d'un ballon qui se dégonfle. Du moins pour qui souhaiterait un roman à intrigues, avec rebondissements. Mais ce serait bien mal connaître Jean-François Beauchemin.

    Ce n'est pas là que ça se passe. C'est du point de vue symbolique. Le meurtre est symbolique, en fait. Et très significatif. Impossible d'en dire plus là-dessus.

    Tout l'intérêt du livre tient à ce que nous sommes dans la tête du condamné. De celui qui écrit. Qui raconte sa vie. Mais pas sur le mode narratif comme tel. Sur le mode réflexif, méditatif, plutôt.

    Autrement dit: il insiste non pas sur les événements comme tels, mais sur les émotions, les pensées, les réflexions qu'ils ont suscitées dans le passé, suscitent encore. À la façon de Jean-François Beauchemin, quoi! Du moins, depuis La fabrication de l'aube, ce livre tellement fort, unique, dans lequel l'auteur revenait sur le moment-charnière où il s'était retrouvé dans le coma, entre la vie et la mort, à cause d'une étrange maladie.

    D'ailleurs, c'est lui, Jean-François Beauchemin, le survivant, qui raconte, au je, dans Le hasard et la volonté. C'est lui, le condamné à mort, qui écrit, fait le bilan de sa vie. Toute cette mise en scène, pourquoi? Simple prétexte pour parler de lui? Était-ce bien nécessaire?

    Ce qui est sûr, c'est qu'au-delà du sentiment d'urgence qui habite Jean-François Beauchemin le condamné dans la fiction, Jean-François Beauchemin l'écrivain dans la réalité ne fait que poursuivre sa quête de sens. Et son questionnement sur la mort, sur le deuil. Sur l'écriture, aussi. Sur la place, centrale, de l'amour dans sa vie.

    En soi, c'est cela qui est beau. Le sillon qu'il s'acharne à creuser et à recreuser de livre en livre. Les obsessions qui le tenaillent. Et qu'il parvient à mettre en mots, dans un style singulier, à la croisée de la philosophie, du récit et de la poésie.

    Ce style hors d'âge, que certains jugent affecté et même pompeux, moi, il me rentre dans la peau, me touche au coeur, à l'âme. Il m'ébranle. Il y a de tels moments de fulgurance dans l'écriture de Jean-François Beauchemin.

    Bien sûr, ses livres sont exigeants. Le hasard et la volonté l'est beaucoup, en particulier. Ce qui ne veut pas dire qu'il est difficilement accessible dans le vocabulaire. Ce qui ne veut pas dire qu'il est élitiste.

    Ce qui veut dire: impossible de le lire sans ralentir. Et ça, c'est tout à fait dans la veine de la démarche même de l'auteur. Qui se situe dans le temps de la réflexion, qui suspend les instants de beauté, les gestes amoureux, les regards habités.

    Jean-François Beauchemin s'emploie à mettre le doigt sur ce qui nous échappe, ce que nous fuyons, ce que nous manquons, tandis que nous courons — mais courons vers quoi? — en tentant d'oublier que la mort est inéluctable.

    Le lire exige de la concentration, de l'attention, de la lenteur, oui. Lire Le hasard et la volonté exige de se remettre soi-même en question. De plonger en soi-même. Et ça aussi, c'est beau.

    La mort? Quoi, la mort? Bien sûr que c'est angoissant d'y penser, d'y faire face. Mais, en s'enfermant dans une cellule, condamné à mourir incessamment, Jean-François Beauchemin parvient à entrevoir la sienne avec une certaine forme d'apaisement. Étrangement.

    Et, étrangement, par un effet miroir, cet apaisement s'avère communicatif.
     
     
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