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    L'aveuglement

    10 mars 2012 |Danielle Laurin | Livres
    La romancière québécoise d’origine japonaise Aki Shimazaki <br />
    Photo: d.r. La romancière québécoise d’origine japonaise Aki Shimazaki
    Tsukushi
    Aki Shimazaki
    Leméac / Actes Sud
    Montréal, 2012; 142 pages
    Nous sommes au Japon, dans les années 1990. Au sein d'un couple, d'une famille, où tout a l'air lisse, parfait. Mais où dominent les non-dits, les secrets. Pas de doute, nous sommes bien dans l'univers de la romancière québécoise d'origine japonaise Aki Shimazaki.

    Tout de suite, nous reconnaissons aussi son style minimaliste, épuré. Ses phrases courtes. Sa concision, sa sobriété, sa retenue. Sa simplicité. Simplicité apparente, derrière laquelle se trament des intrigues complexes, qui s'imbriquent, s'entrecroisent, entre passé et présent.

    Autre particularité: cette façon de lier ses romans entre eux. De faire apparaître, d'un livre à l'autre, les mêmes personnages, mais sous des angles différents. Cette façon de fouiller leurs contradictions, face au poids des convenances, des tabous. Ce don qu'elle a de les faire parler, de leur donner une voix.

    Sa première suite romanesque, Le poids des secrets, récompensée au fil des ans par le prix Ringuet de l'Académie des lettres du Québec et par un Prix du Gouverneur général, s'est achevée en 2009 avec Hotaru. Son nouveau roman, Tsukushi, est le quatrième d'une autre série.

    Écrivaine atypique, Aki Shimazaki, très certainement. Devenue auteure-culte pour plusieurs, dont moi-même. Chaque fois, je me délecte de voir apparaître un nouveau petit livre de son cru. Tous ne sont pas géniaux, mais je suis rarement déçue.

    Je sais qu'autour de moi, certains ont fini par se lasser. Des noms compliqués de ses personnages. Des expressions japonaises qui parsèment ses livres. Des situations alambiquées qu'elle prend plaisir à décliner. De la naïveté de certains de ses personnages... souvent attribuée à l'auteure elle-même.

    Pas moi. Ça fait partie d'un tout à mes yeux. C'est une signature. Un monde, un univers. Ça témoigne d'une démarche. La démarche d'une écrivaine qui a tracé sa voie, tissé sa toile, à partir de ce qui la distingue, la représente, lui colle à la peau. Et qui s'y tient. Envers et contre tout.

    J'aime qu'il n'y ait pas de coups d'éclat. Qu'on avance à pas feutrés. Qu'on soit nécessairement dépaysés, puisque tout se passe presque exclusivement au Japon. J'aime le rappel, parfois très bref, parfois fouillé, de l'histoire du pays, de ses guerres, de ses catastrophes.

    J'aime aussi la confrontation, constante, entre les gagne-petit et les puissants. La critique sociale. Critique intelligente, constante, des mentalités japonaises, de la hiérarchie d'entreprise nippone. Ce n'est pas acerbe. C'est humain. Ça passe par les personnages, d'abord. Par leurs déchirements intérieurs.

    Ce qui est fascinant, c'est que chaque livre est autonome, signifiant en lui-même. Chacun se comprend indépendamment des précédents. L'auteure prend d'ailleurs soin, chaque fois, sans qu'il y paraisse, de rappeler succinctement les faits importants qui continuent d'avoir une résonance dans l'histoire qu'elle est en train de raconter.

    Mais pour qui connaît les romans précédents de la série, le plaisir est redoublé. Des clins d'oeil nous arrivent au tournant. Des coïncidences se produisent, qui éclairent le passé sous un nouveau jour.

    Et puis, des personnages qui étaient secondaires occupent soudain le haut du pavé. Ils prennent en charge, tour à tour, d'un livre à l'autre, le récit, donnant un tout autre sens aux événements racontés, ou seulement évoqués, précédemment.

    Ici, dans Tsukushi, c'est Yûko qu'on entend penser, qui se raconte, sans fard. Qui dit comment elle a été flouée. Pendant des années. Elle qui croyait être heureuse. Qui croyait avoir fait le bon choix en abandonnant, 13 ans auparavant, son fiancé. Dont elle était enceinte. Sans le savoir.

    À l'époque, elle a laissé tomber l'homme de son âge dont elle était amoureuse pour épouser un riche banquier plus âgé. Débonnaire, ce dernier a accepté d'être officiellement le père de l'enfant. C'est demeuré leur secret. Depuis 13 ans.

    Si elle s'est sentie coupable sur le coup de cette rupture inattendue, si sa trahison la taraude encore un peu de temps en temps, elle a fini par se faire une raison. Et par trouver son bonheur.

    Que demander de plus? Elle vit entourée de domestiques dans une grande maison à l'occidentale, que beaucoup lui envient. Elle adore sa fille, qui le lui rend bien. Et elle a un mari qui se montre d'une délicatesse et d'une gentillesse exceptionnelles.

    Dans ses mots à elle, ça donne ceci: «Takashi Sumida me paraît un mari presque parfait. Il est tendre, intelligent et compréhensif. C'est aussi un bon papa.» Et plus loin: «Je suis fière d'être sa femme.»

    Mieux encore, cet homme à qui elle a appris à s'attacher jour après jour, elle l'aime profondément. Elle en est convaincue aujourd'hui. Aucun doute dans son esprit, elle a fait le bon choix il y a 13 ans.

    Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Jusqu'à ce que... Jusqu'à ce que le passé la rattrape. Qu'elle se sente à son tour trahie. Que les masques tombent.

    Une histoire de double vie, finalement. Où plane l'ombre de Mishima. On n'en dira pas plus là-dessus. Mais le château de cartes va s'écrouler. Et ça va être terrible.

    On s'en doute, dès le début. On le sent. Pas elle. Pas Yûko. Elle ne voit rien venir, aucun signe. Elle s'aveugle le plus longtemps possible. Mais comment a-t-elle pu être si dupe, si naïve?

    Quand la vérité lui saute à la figure, c'est toute sa vie, ses choix passés, qu'elle remet en question. Que faire maintenant? Elle s'apprête à commettre un geste qu'elle veut irrévocable. Mais lequel, au juste? Et le fera-t-elle?

    La fin reste ouverte. Et appelle une suite... Que je vais m'empresser de lire, c'est sûr.
     
     
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