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Entrevue avec Elena Botchorichvili

«Il y a une petite Soljenitsyne dans chaque personne qui écrit»

18 février 2012 | Catherine Lalonde | Livres
Elena Botchorichvili
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir Elena Botchorichvili
Elena Botchorichvili? C'est, pourrait-on dire, l'écrivaine russe québécoise. Géorgienne d'origine, elle est de ces auteurs émigrants de l'Union soviétique, de ces réfugiés qui ont disséminé aux quatre coins de l'exil l'imaginaire russe. Son sixième bouquin, Seulement attendre et regarder, une novella, s'ajoute aux livres qu'elle pose ici, traduits du russe et publiés en français, depuis son arrivée en 1992. Un livre qui sera, comme toute son œuvre à ce jour, publié pour la première fois en russe cette année.

Elena Botchorichvili parlait russe avec sa mère, géorgien avec son père, bien avant d'étudier la littérature anglaise. Elle compose un français de bric et de broc, haché d'accent, dont on tombe amoureux après deux phrases. Lisez, à haute voix: même en imitant bêtement l'accent russe, le charme y est. «Je parle quatre langues. Dans chaque langue, je parle avec accent. En russe, j'écris sans accent. Quand je parle russe, ils voient je suis pas Russe. Quand j'écris, non.» Ses livres sont courts, ses phrases rythmées, ses personnages colorés, ses pages scandées de répétitions et de variations, entre l'obsession et la comptine. «J'aime pas quand je vois dans un livre les morceaux complètement inutiles, mis là pour engraisser. Le rythme est très important. Parfois je calcule le rythme, je compte les sons dans la phrase. Est-ce que le rythme et le feeling passent en français aussi?», demande-t-elle, soudain inquiète de la traduction.

Seulement attendre et regarder, c'est ce que font dans son récent livre les émigrés de l'Union soviétique, de «ces pays ex-post-ruinés» dans leur nouveau Montréal, ces «écornifleurs du professeur Dubé qui buvaient un thé sans fin dans son immense cuisine et contemplaient la ville bleue, en bas, renouant avec la vieille habitude communiste de passer son temps à ne rien faire», tous tachés par la nostalgie de ces pays où «on posait du vin sur la table et une kalachnikov sous». Elena Botchorichvili explique: «Je connais beaucoup d'immigrants, je vois comment ça se passe, et étrangement ça ne change pas dans l'histoire: l'immigrant qui est venu il y a vingt ans, l'immigrant de maintenant, avec beaucoup d'argent et famille qui l'attend, ou tout seul avec rien, c'est quand même difficile.» Elle se rappelle la fatigue, à son arrivée, l'anémie des premiers mois qu'elle attribue au manque de soleil. «C'est choc. Immigration, c'est choc. Ou on nous casse, ou on survit.»

Le pays originel est partout, depuis son premier roman, Le tiroir aux papillons, en passant par Faïna. «Avant, j'écris seulement sur l'Union soviétique parce que j'ai tellement de misère avec les mots, les phrases, la structure, le rythme, la composition, que si en plus j'ai de la misère avec quoi dire..., explique l'auteure avec une transparente assurance. C'est lentement que maintenant je commence à écrire sur autre chose qu'Union soviétique. Ç'a pris vingt ans. J'écris vite, mais je pense très lentement.»

«Les émigrés sont les débris de bateaux qui ont sombré, écrit Botchorichvili. Ils ont été emportés par une vague sur le rivage, parfois ce sont des hommes, parfois ce sont des restes de madriers. Telles des pièces d'échecs qui tombent dans la boîte après une partie. Un roi incline sa tête vers les pieds d'un pion de son adversaire, un fou furieux cajole une reine. Tous sont égaux.» Comme ses personnages. Andro qui, par mal d'amour, grimpe nu aux arbres pour espérer le retour de l'actrice Ekatarina. Comme les vieilles aux dents gâtées, comme Natacha l'Africaine, qui fait le grand écart à tout propos, comme le professeur Richard Dubé et sa femme comateuse aux seins opérés impeccables. «Je suis comme devant une porte fermée, et derrière, il y a du monde!, raconte l'auteure. Quelqu'un debout, quelqu'un assis, un autre malade avec le sang, un en chaise roulante. Aussitôt que je suis prête, je peux ouvrir cette porte et dire toi, toi, toi. Et c'est tout. Je sais que si je n'ouvre pas la porte au bon moment, ils ne seront plus là. Si c'est vraiment le bon moment, comme pour La tête de mon père, en trois semaines, hop, un livre. Je plonge pour écrire, deux ou trois mois, je sais pas quel jour de la semaine on est, quelle date, ni quand je mange ou pas. Quand tu as la famille, c'est difficile, mais mon mari il comprend, il prend soin de notre enfant quand j'écris. Quoi écrire, cette question n'arrive pas. J'ai toujours quelque chose à dire. La question seule, c'est comment. Ça, il n'y a pas solutions. Ça devient pas plus facile.»

Elena Botchorichvili a commencé à écrire toute jeune, «des petits poèmes pourris. J'ai commencé parce que j'étais pas jolie, pour m'approuver parce que j'étais trop ugly, juste différente. Quand tu es jeune, tu dois être jolie ou brillante. C'était beaucoup plus facile pour moi d'être brillante.» Elle publie ainsi à 13 ans dans Le Journal des pionniers des jeunes communistes, devient journaliste à 16 ans au Molodiosh Gruzii, un quotidien géorgien. Et se met au roman ici, à la mi-trentaine. «Je pense que chaque enfant naît avec quelques rythmes dedans lui. Il peut faire sortir ce rythme ou rester muet. Le rythme, tu peux pas le changer, c'est comme le style, ça vient et c'est tout. La seule chose qui change, avec le temps, tu deviens ami avec ton rythme. Tu comprends mieux. Et la distance aussi, entre ce que tu veux dire et ce que tu dis, ça devient plus court.»

Elle pense déjà à un autre projet, dont elle ne dira rien. «Je travaille sur ma petite table. J'ai été obligée de changer d'ordinateur, à cause de choses techniques, et l'ordinateur nouveau, avec ses lettres noires, ça m'a dérangée beaucoup. J'ai expliqué chez Macintosh: j'aimerais avoir les lettres blancs. Ils ont pensé que je suis folle. Pendant toute ma vie, depuis mes premières machines à taper en russe, toute ma vie, j'ai travaillé sur des lettres blancs. Subitement, les lettres devenues noires, ça m'a dérangée. Rien pour bloquer. J'écris avec les lettres noires maintenant; ça me donne pas grand plaisir, mais pas le choix.»

Elle poursuit: «Dans l'écriture, j'ai seulement une règle: let it go. Fais ce que tu veux. Il n'y a aucune censorship. Peut-être que c'est aussi quelque chose de soviétique: il y a une petite Soljenitsyne dans chaque personne qui écrit. Tu veux batailler. Ils imposent une chose, tu batailles. Mon éditeur russe, je viens de recevoir ses corrections: je bataille. Ils pensent que je suis fermée, bien sûr. Moi, je sais pourquoi j'ai écrit.»
Elena Botchorichvili
 
 
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