Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Soi-même, l'autre

    11 février 2012 |Danielle Laurin | Livres
    Nouvelliste et romancier, André Carpentier poursuit une œuvre soutenue depuis 1973.<br />
    Photo: © tous droits réservés Nouvelliste et romancier, André Carpentier poursuit une œuvre soutenue depuis 1973.
    Dylanne et moi
    André Carpentier
    Boréal
    Montréal, 2012, 140 pages
    «Prenons les choses en feignant qu'il soit possible d'attribuer un commencement à une histoire...» Dès le commencement, dès la première phrase de Dylanne et moi, en fait, il y a ça: cette remise en cause de ce qui semble aller de soi.

    Cette façon, tout de suite, de semer le doute dans notre esprit, d'indiquer que les choses ne sont jamais aussi simples, aussi claires que l'on croit. Et cette façon, détournée, de laisser entendre que, malgré l'absence de repère fiable, il faut bien jouer le jeu, faire comme si.

    Ce serait comme une mise en garde. Une mise en garde de l'auteur, André Carpentier, caché derrière son narrateur. Une mise en garde par rapport à ce qui nous attend dans Dylanne et moi.

    C'est-à-dire: le flou, le flottement, l'étrangeté, le mystère, le non-dit. L'absence de sens prédéfini, figé, unidirectionnel, sur le modèle de la logique par A plus B.

    Mais cela, sans en faire de cas. Sans effets de manches. En établissant un climat, tout simplement. Comme si ça allait de soi. Comme si ça allait de soi que dans la vie, dans les histoires qu'on se raconte aussi, les choses les plus invraisemblables, les plus improbables peuvent se produire. Et tout bouleverser, nous bouleverser, nous changer, sans qu'on y ait rien compris sur le coup.

    Ce que vit le narrateur ici pourrait ressembler à ça. Ou plutôt, ce qu'il a vécu: cette histoire au commencement indistinct, il nous la raconte au passé. Avec une mélancolie, une tendresse, une touche d'émerveillement qui, on le sent, continuent de l'habiter dans le présent. Et finissent par s'imprégner en nous.

    Il ne faut pas être pressé. Il faut accepter d'être dérouté. Accepter de ne pas se demander à tout bout de champ: Mais qu'est-ce que c'est? Dans quel genre de roman suis-je tombé? On s'en va où comme ça? Pourquoi est-ce si lent?

    Dylanne et moi opère par en dessous. Pas de phrases-chocs qui accrochent. Pas de poudre aux yeux. Rien de scandaleux. Un style, à la limite, effacé. Mais du saugrenu qui pointe, de l'inattendu, oui. Et une foule de questions qui nous renvoient à nos propres contradictions.

    N'allez pas croire que c'est lent tout le temps. C'est le début, la mise en contexte, qui s'étire un peu. Le narrateur semble flotter entre deux eaux, il semble distant. En fait, il est dérouté. Il est encore dérouté par ce qui lui est arrivé. Et il cherche à comprendre. C'est ce que l'on en vient à comprendre.

    Et ça colle. Ça colle tout à fait: le ton, la lenteur du début, le climat qui s'établit peu à peu. Les événements qui s'enchaînent, qui l'amènent à changer de vie, à se transformer. Les chocs, les surprises, aussi, qui l'attendent. Les questions, qu'il se pose tout le temps.

    C'est l'histoire d'un homme qui a répondu à une petite annonce dans le journal. Une annonce signée Mademoiselle Dylanne. Elle proposait «une expérience artistique à deux». Avec cette mention: «De préférence avec une personne qui serait tout le contraire d'artiste.» Elle spécifiait aussi: «Galants s'abstenir.»

    Quel genre de personne peut bien accepter de répondre à ce genre de demande? Lui. Le narrateur de Dylanne et moi. Surprenant à première vue...

    Imaginez un médecin, directeur de services administratifs en santé. Quelque part dans la cinquantaine. Toujours bien mis, complet-cravate et tout, poli, soucieux de l'ordre et des bonnes manières.

    Mais sachez aussi que, lorsque la petite annonce lui est tombée sous l'oeil, il venait de subir, quelques semaines auparavant, une opération pour un cancer: «on m'avait retiré du corps ce que j'appelais mon banc de piranhas».

    Alors voilà. Il s'ennuyait, il se cherchait. Il avait besoin de piquant dans sa vie. Après échange de courriels, il est allé rencontrer Mademoiselle Dylanne une première fois dans son atelier.

    Imaginez ce que l'artiste, d'une quinzaine d'années sa cadette, lui a demandé? De se mettre nu. Pour des photos. Des photos qu'il prendrait, lui, d'elle le regardant... Bizarre, non?

    Et pourtant, il accepte. Mademoiselle Dylanne donne ses ordres, il obéit, se soumet. C'est comme ça: «Certains êtres qui se cherchent, je devrais dire certains êtres perdus sont désespérément comme ça, pliables à volonté.»

    C'est ce genre de réflexions, intercalées dans la narration, qui donne son charme au récit. Il y a un certain effet comique, aussi, dû à la façon dont le narrateur parle de lui-même, se raconte, non sans autodérision: «Je n'aurais pas cru pouvoir exposer ma cicatrice hypertrophique avec si peu de retenue, mon empâtement, mes flétrissures et tout ce qui trahit l'avancée en âge...»

    Se dévêtir, c'est aussi se départir de son masque social. Tant mieux: «Je faisais soudainement effraction hors de ma condition et n'en ressentais nullement le manque.» Même qu'il a fini par y prendre goût: «Je crois que je n'avais plus été attentif à ce corps depuis les derniers bobos de l'enfance. Avec le temps, on finit par oublier qu'on a déjà eu un corps. Je veux dire un corps sensible, et expressif.»

    Et ainsi de suite. Il a beau ne rien comprendre au sens de l'expérience qu'il vit dans l'atelier de cette artiste, ne rien comprendre à la nature du projet artistique en cours, il y va, il se donne, tout nu, il pose, tout en photographiant celle qui le regarde: «Par ailleurs, je me sentais absurdement nu, en ce sens que je ne comprenais pas le rapport entre ma nudité et la charge de photographe. J'acceptais cependant de ne pas comprendre; ce qui, en soi, constituait déjà une bien étrange et bien nouvelle audace de ma part.»

    Nous n'en sommes encore qu'à la première rencontre. Il y en aura d'autres. Une autre dans l'atelier, en outre, pour tenter une expérience encore plus étrange que la précédente, encore plus éblouissante. Entre-temps, la connivence, la complicité, l'attachement entre les deux protagonistes iront en grandissant. Jusqu'à ce que...

    Ce pourrait être l'histoire d'une rencontre, qui change une vie. Ce pourrait être l'histoire d'un homme qui apprend à regarder, à se regarder tel qu'il est, grâce à cette rencontre.

    L'histoire d'un homme qui rencontre son Pygmalion, ou plutôt sa Pygmalionne, qui se révèle par l'autre, se réveille, renoue avec son intériorité. S'éveille à l'art, aussi, s'éveille par l'art: «J'ignorais de toute évidence les bienfaits artistiques du chaos et l'état de confusion qui y prévaut.»

    L'histoire d'un homme qui donne un sens à sa vie en ne cherchant plus à donner un sens à toute chose, à tout prix. En ne cherchant plus le sens en dehors de lui, peut-être.
    Nouvelliste et romancier, André Carpentier poursuit une œuvre soutenue depuis 1973.<br />
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel