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    Littérature québécoise - Deux fois un gars

    11 février 2012 |Christian Desmeules | Livres
    Avec La solde, une sorte de faux journal qui s'étend sur une année, Éric McComber pose le dernier volet d'une trilogie commencée avec Antarctique puis La mort au corps (Triptyque, 2002 et 2005).

    Émile Duncan, 35 ans, souvent qualifié de «heavy» par les gens qui le connaissent, est employé chez un éditeur scolaire où il révise cinq soirs semaine des agendas scolaires destinés aux high schools américains. «Je travaille à la manufacture de connerie», reconnaît-il, même s'il y trouve son compte. «Syndrome de Stockholm. J'ai appris à aimer mes chaînes, à aimer mon fouet, à sucer la trompe qui m'empoisonne. Moi aussi. Comme vous tous, mes frères, mes soeurs. Car c'est ainsi que nous vivons.»

    S'il croyait devenir un jour maître du monde, son quotidien est plus modeste, un peu moins stressant: écrire secrètement un roman, bichonner ses «petites anecdotes», gratter sa guitare, draguer une fille, préparer des spaghettis aux sachets de ketchup («Un classique»). En «sabbatique sexuelle» un peu forcée depuis qu'il a été largué par la femme qu'il aimait, il gobe de petites pilules qui le font grossir entre deux séances chez le psy.

    C'est la publication rapide de son roman, Groenland, très joualisé, malheureusement trop vulgaire pour qu'on puisse en citer des extraits ici, qui le fera sortir de l'isolement. L'occasion rêvée pour lui faire rencontrer quelques personnes de l'autre sexe — souvent aussi peu équilibrées que lui.

    Un peu bukowskien, explorateur épique des bas-fonds urbains, McComber demeure fidèle à sa manière: crottes de nez, étrons, fluides, humour larvé, refus de la tragédie. Et les femmes, même furtives ou un peu folles, jettent leur lumière dorée sur un univers glauque et enfermé. À travers les boires et déboires de son protagoniste, La solde pose aussi un regard critique et désabusé sur le monde (et en particulier sur le monde du travail). Son sens du récit est un peu anémique, mais il a une forte plume, ce McComber.

    Coeur sec, nombril humide

    Il est des romans que les mystères du marketing (ou ses facilités) associent à toute une génération. Ainsi, s'il faut en croire son éditeur, Mile End Stories, le deuxième roman de Pierre-Marc Drouin, représenterait les «Y» (nés quelque part entre 1980 et 2000).

    Mile End Stories, c'est un an et demi dans la vie de Luc, 24 ans, technicien de cinéma, qui se fait larguer par sa blonde (juste après qu'il lui a avoué l'avoir trompée). Flairant vite la bonne affaire, un de ses amis le con-vainc d'emménager avec lui dans un appartement du Mile End, un quartier branché et multiethnique coincé entre Outremont, le Plateau Mont-Royal et la Petite Patrie. Les promesses: les meilleurs cafés italiens, des soirées folles fréquentées des hipsters, des étudiantes unilingues anglaises de McGill ou de Con-cordia qui veulent s'encanailler. Autant d'occasions pour Luc de soigner son faux chagrin et de nourrir sa vengeance.

    Le coeur sec et le nombril humide, la rage au ventre, Luc s'abstient systématiquement de nommer «cette sale vache qui a bousillé [sa] vie pour toujours». Pour ce petit-bourgeois adulescent écorché vif qui pense beaucoup (et surtout à lui-même), les femmes, impossibles à aimer aujourd'hui («Elles attendent trop de nous», croit-il), sont l'alpha et l'oméga de tous ses malheurs.

    À cet égard, le lexique ne ment pas: pétasse, connasse, folle, chienne, poufiasse, vache (on l'a vu) et tutti quanti. Pas très Passe-Partout ou Watatatow. Mais suffisant, sans doute, pour provoquer quelques clins d'oeil complices de la part de quelques masculinistes qui, contrairement à nous, ne feront peut-être pas la distinction entre Pierre-Marc Drouin et son narrateur écorché vif.

    Récit de peine d'amour où l'on ne sent vraiment ni la peine ni l'amour, roman brouillon et immature servi par un style plutôt trivial (en cela, tout le contraire de McComber), Mile End Stories réchauffe, il faut le dire, quelques-uns des défauts de Si la tendance se maintient (Québec Amérique, 2010), son premier roman. En prime: un portrait superficiel du Mile End, utilisé par Pierre-Marc Drouin comme un décor sans substance. Dommage!

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    Collaborateur du Devoir

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    La solde
    Éric McComber
    La Mèche
    Montréal, 2011, 232 pages

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    Mile End Stories
    Pierre-Marc Drouin
    Québec Amérique
    Montréal, 2011, 328 pages












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