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Sans conformisme ni hypocrisie

Lire ou relire Beauvoir et Yourcenar

Guylaine Massoutre   4 février 2012  Livres
Simone de Beauvoir dans une rue de Paris, le 29 septembre 1971<br />
Photo : Agence France-Presse Georges Bendrihem
Simone de Beauvoir dans une rue de Paris, le 29 septembre 1971

À retenir

    Faut-il brûler Sade ?
    Simone de Beauvoir
    Gallimard
    Paris, 2011, 301 pages

    «Persévérer dans l'être»

    Correspondance
    1961-1963 (D'Hadrien à Zénon, III)
    Gallimard
    Paris, 2011, 503 pages
Lire ou relire Beauvoir et Yourcenar dans nos idéologies sécuritaires et meurtrières met en valeur leur lucidité. Sur les dérives sexuelles, sur l'hypocrisie politique et les malversations humaines, sur la mauvaise conscience européenne, sur les pensées apocalyptiques, sur le capitalisme, Beauvoir touchait juste. Yourcenar puisait dans l'histoire un antidote littéraire à la malfaisance.

C'est l'un des essais les plus cités de Simone de Beauvoir (1908-1986): Privilèges fut recueilli chez Gallimard dans Les essais, en 1955. Dans la collection «Idées», en 1972, il s'intitule déjà Faut-il brûler Sade?. On trouve réédités sous ce titre trois articles majeurs, en prise sur notre monde qui, de toute évidence, change sans changer.

De ses mille pages, Le deu-xième sexe, en 1949, révolutionnait la conscience féminine. Les femmes ne seraient plus «l'Autre», les évincées des sphères d'action, de participation, de pensée, de décision. Avec son acuité devant les faits, les mythes et l'expérience vécue, l'écrivaine philosophe livrait dans Les Temps modernes un puissant Faut-il brûler Sade? en décembre 1951, La pensée de droite, aujourd'hui en mai et juin 1955, et Merleau-Ponty et le pseudosartrisme en juin 1955.

Sa vie, ses moeurs, ses passions, sa correspondance; ses romans et son théâtre, engagés et témoins, oui, trouvent, plus forte encore, la prose splendide de ses essais. Là où la citation martèle sa pensée, la polémique et l'analyse frappent avec évidence.

Sade, un homme et son péché

Le «mal» est fait d'homme: emportement, colère, dérèglement, imagination et fanatisme, «le divin marquis» de Sade a tout incarné de la modernité — penseur et révolutionnaire des moeurs, surréaliste avant l'heure, pornographe et pervers. Beauvoir en résume l'enjeu de penser: «Pouvons-nous sans renier notre individualité satisfaire nos aspirations à l'universalité? Ou est-ce seulement par le sacrifice de nos différences que nous pouvons nous intégrer à la collectivité?» Comment résolvait-elle ce paradoxe?

À l'extrême Sade, à sa con-cupiscence lamentable et à la condition de prisonnier de cet aristocrate provincial, elle oppose l'écrivain: le crime poussé dans sa logique et dans son contexte, la Terreur, où s'exerce la bonne conscience collective. Forte de ce réalisme historique, elle dégage la nature oppositive et réfractaire de Sade et pointe l'essentiel: «[...] toute l'éthique de Sade, c'est l'identité fondamentale du coït et de la cruauté.»

On est avec Beauvoir sur le terrain de «l'autisme» sadien, «qui lui interdit de jamais s'oublier et de jamais réaliser la présence d'autrui». La piste réflexive ne cesse de s'agrandir. Dans l'orgie érotique qu'elle met à plat, elle voit déjà moins le scandale que l'objet d'écriture, «la revendication exaspérée d'une liberté sans loi et sans peur». Esprit meurtrier ou fait social, elle se penche sur l'un puis l'autre aspect en dégageant l'imaginaire et l'ironie évincés des lectures au premier degré.

Sus à droite


En nos temps de peurs et d'enfermements sécuritaires, que retenir de Sade? «C'est grâce à cette sincérité opiniâtre qu'à défaut d'un artiste consommé ou d'un philosophe cohérent, il mérite d'être salué comme un grand moraliste.» Bouffonnerie cruelle, libertinage sans commun exercice: Beauvoir cerne la noirceur d'une société égoïste, injuste et menteuse, «le vrai rapport de l'homme à l'homme», et le dénonce.

Ainsi résonnent nos scandales impunis, financiers et autres. Elle dénonce l'arrogance, les «réponses trop faciles» qu'on oppose aux problèmes complexes: «On le sait, le bourgeois d'aujourd'hui a peur», écrivait-elle; c'est pourquoi les intellectuels ne prennent pas «le parti de l'humanité en général».

Elle suivait Marx pour répondre à Camus d'une part et pour remballer la panoplie de droite d'autre part. Le cynisme et le machiavélisme des élites y trouvent un démenti cinglant: «la classe privilégiée participe à une réalité transcendante qui sublime son existence». Plus que la formule, lisons son raisonnement, la culture même en acte, ni bon sens, ni idéaliste, ni mystique, qui la mène également à démolir Merleau-Ponty et ses contresens sur Sartre.

Yourcenar pour toujours


Après ce coup de fouet, «Persévérer dans l'être». Correspondance 1961-1963 de Marguerite Yourcenar mérite une attention hors pair. Dans l'entreprise éditoriale en cours, l'épistolière apparaît dans sa grandeur, son omnipotence à gérer sa carrière, sa sollicitude envers ses correspondants, sa mémoire impérieuse et stylée. D'emblée, on côtoie une génération d'écrivaines hors pair, qui exigeaient un monde plus humain, universellement solidaire de toutes les cultures.

On est avant Mai 68. Elle écrit L'oeuvre au noir, ce roman si profond sur l'histoire humaine, et, entre voyages européens et louisianais et Bar Harbor, elle donne forme à son érudition — Kafavis y est très présent, et ses traductions de 200 negro spirituals, et Piranèse, et Agrippa d'Aubigné, sans oublier Hadrien. Elle n'a qu'un but: le réel, notre époque, «où nous avons si grandement et si gravement besoin des leçons du passé, de réfléchir sérieusement sur ses vertus, et peut-être sur ses erreurs et ses crimes, avant qu'il ne soit trop tard pour réparer les nôtres».

Même rigueur chez Yourcenar et Beauvoir, nulle concession à la médiocrité; la place de chacun est assignée. Chez Yourcenar, le vocabulaire de «l'âme» la distingue, mais toutes deux amènent à conclure après tout ce qu'on peut savoir des «aventures» politiques et morales. Et Yourcenar était férue d'art. Par ces savoirs immenses, la littérature rejoint la philosophie pour en être la mémoire vigilante, livrant sans ambiguïté ces vérités par lesquelles «nous sommes forcés bien malgré nous à rétablir une échelle des valeurs et à refaire un choix».

***

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