Harman et la lutte de l'histoire
Chris Harman
Boréal
Montréal, 2012, 736 pages
Le simple récit de l'évolution sidère, interpelle, surtout si c'est l'historien britannique Chris Harman (1942-2009), encore peu connu du lectorat francophone, qui le fait. Si l'humain actuel apparaît il y a 150 000 ans, les classes sociales se forment il y a 5000 ans seulement, le capitalisme a au plus quatre siècles et, comme système international, 150 ans. Loin d'être défini, le monde ne fait que commencer. L'histoire initie à l'avenir, à la lutte, au changement.
Dans son ambitieux ouvrage Une histoire populaire de l'humanité, enfin traduit en français, Harman souligne que le mouvement des masses, et non la valeur des chefs, explique «la manière dont les événements sont liés entre eux». Il associe l'essor du christianisme au déclin de l'Empire romain ou encore le mouvement ouvrier à la révolution industrielle.
Sa perspective populaire rappelle celle de son compatriote Eric Hobsbawm, d'autant plus que les deux considèrent Marx comme leur guide. Mais Harman reproche à son aîné, plus sensible à une modernisation du concept de prolétariat, de donner tort à l'auteur du Capital lorsque ce dernier estime que «la classe ouvrière était nécessairement poussée à une opposition historique au système» capitaliste.
Réflexion marxiste
En conclusion de sa synthèse de l'histoire universelle des origines jusqu'aux années 1990, il croit non seulement que la lutte des classes anime l'évolution, mais qu'elle «sera répétée au XXIe siècle par une classe ouvrière qui compte déjà des milliards d'individus». Bien que Harman soit hostile au stalinisme et qu'il s'inspire des meilleures pages de Rosa Luxemburg et de Trotski, sa réflexion marxiste peut décevoir par un aspect doctrinaire et vieilli.
Toutefois, par plusieurs observations denses et inattendues, sa griffe proprement historienne émerveille. Par exemple, Harman décrit, avec l'intensité de celui qui l'aurait vécu, un phénomène unique survenu entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle. Il résume: «La compétition pour la compétition, plutôt que les besoins de consommation immédiats des riches ou des pauvres, devint progressivement le moteur de l'activité économique.»
Le miracle (ou, mieux, le cauchemar) eut lieu à un endroit précis du globe: «L'un des pays les plus pauvres d'Europe devint rapidement le plus avancé, fournissant à ses dirigeants les moyens de bâtir un empire mondial...» Néanmoins, cette Angleterre, réputée mère de la démocratie moderne, attendit 1832 pour étendre le droit de vote à un cinquième seulement des adultes masculins et 1867 pour l'élargir à pas plus de la moitié.
Devant toutes les lenteurs de l'histoire, Harman a l'art d'exprimer les espoirs qui ponctuent la longue marche de l'humanité. Il cite le mot du poète anglais Coleridge célébrant la Révolution française: «Du coeur général de l'espèce humaine, l'Espoir naquit comme une divinité toute formée.» Il fait sien le jugement de Kant: «Les méfaits des Jacobins ne sont rien comparés à ceux des tyrans du passé.»
Mais il rappelle que Rosa Luxemburg, au début du XXe siècle, signala que, loin de s'humaniser, le capitalisme était destiné, par l'impérialisme, à écraser une grande partie du globe. S'il ne rajeunit pas la notion de classe, Harman renouvelle l'idée de lutte, à l'échelle mondiale d'aujourd'hui, entre une minorité de riches et une majorité de pauvres. Il actualise la dimension tragique d'une histoire qui n'en finit plus de naître.
***
Collaborateur du Devoir
***
Extrait
«Il existe une autre façon d'envisager l'histoire, délibérément opposée à celle des "grands hommes", qui consiste à rendre compte d'événements particuliers et de leur déroulement du point de vue des simples participants. Les émissions de télévision — et les chaînes spécialisées — qui utilisent une telle formule recueillent d'ailleurs une large audience; et les écoliers qui y participent font montre d'un intérêt passionné que suscite rarement la vieille rengaine des rois, des dates et des événements.»
Une histoire populaire de l'humanité, page 10
Dans son ambitieux ouvrage Une histoire populaire de l'humanité, enfin traduit en français, Harman souligne que le mouvement des masses, et non la valeur des chefs, explique «la manière dont les événements sont liés entre eux». Il associe l'essor du christianisme au déclin de l'Empire romain ou encore le mouvement ouvrier à la révolution industrielle.
Sa perspective populaire rappelle celle de son compatriote Eric Hobsbawm, d'autant plus que les deux considèrent Marx comme leur guide. Mais Harman reproche à son aîné, plus sensible à une modernisation du concept de prolétariat, de donner tort à l'auteur du Capital lorsque ce dernier estime que «la classe ouvrière était nécessairement poussée à une opposition historique au système» capitaliste.
Réflexion marxiste
En conclusion de sa synthèse de l'histoire universelle des origines jusqu'aux années 1990, il croit non seulement que la lutte des classes anime l'évolution, mais qu'elle «sera répétée au XXIe siècle par une classe ouvrière qui compte déjà des milliards d'individus». Bien que Harman soit hostile au stalinisme et qu'il s'inspire des meilleures pages de Rosa Luxemburg et de Trotski, sa réflexion marxiste peut décevoir par un aspect doctrinaire et vieilli.
Toutefois, par plusieurs observations denses et inattendues, sa griffe proprement historienne émerveille. Par exemple, Harman décrit, avec l'intensité de celui qui l'aurait vécu, un phénomène unique survenu entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle. Il résume: «La compétition pour la compétition, plutôt que les besoins de consommation immédiats des riches ou des pauvres, devint progressivement le moteur de l'activité économique.»
Le miracle (ou, mieux, le cauchemar) eut lieu à un endroit précis du globe: «L'un des pays les plus pauvres d'Europe devint rapidement le plus avancé, fournissant à ses dirigeants les moyens de bâtir un empire mondial...» Néanmoins, cette Angleterre, réputée mère de la démocratie moderne, attendit 1832 pour étendre le droit de vote à un cinquième seulement des adultes masculins et 1867 pour l'élargir à pas plus de la moitié.
Devant toutes les lenteurs de l'histoire, Harman a l'art d'exprimer les espoirs qui ponctuent la longue marche de l'humanité. Il cite le mot du poète anglais Coleridge célébrant la Révolution française: «Du coeur général de l'espèce humaine, l'Espoir naquit comme une divinité toute formée.» Il fait sien le jugement de Kant: «Les méfaits des Jacobins ne sont rien comparés à ceux des tyrans du passé.»
Mais il rappelle que Rosa Luxemburg, au début du XXe siècle, signala que, loin de s'humaniser, le capitalisme était destiné, par l'impérialisme, à écraser une grande partie du globe. S'il ne rajeunit pas la notion de classe, Harman renouvelle l'idée de lutte, à l'échelle mondiale d'aujourd'hui, entre une minorité de riches et une majorité de pauvres. Il actualise la dimension tragique d'une histoire qui n'en finit plus de naître.
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Collaborateur du Devoir
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Extrait
«Il existe une autre façon d'envisager l'histoire, délibérément opposée à celle des "grands hommes", qui consiste à rendre compte d'événements particuliers et de leur déroulement du point de vue des simples participants. Les émissions de télévision — et les chaînes spécialisées — qui utilisent une telle formule recueillent d'ailleurs une large audience; et les écoliers qui y participent font montre d'un intérêt passionné que suscite rarement la vieille rengaine des rois, des dates et des événements.»
Une histoire populaire de l'humanité, page 10








