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Les satanés versets de Salman Rushdie

Un festival de littérature indien a annulé la vidéoconférence que devait donner l'auteur Salman Rushdie en raison de protestations et de menaces

Guy Taillefer   25 janvier 2012  Livres
Salman Rushdie a expliqué qu’il avait laissé tomber son voyage à Jaipur à cause d’un possible complot pour l’assassiner rapporté par la police.<br />
Photo : Agence Reuters Andrew Winning
Salman Rushdie a expliqué qu’il avait laissé tomber son voyage à Jaipur à cause d’un possible complot pour l’assassiner rapporté par la police.
New Delhi — Satanés versets! Vingt-quatre ans après leur publication, ses «blasphématoires» Versets sataniques ont toujours le pouvoir d'empoisonner la vie de Salman Rushdie. L'écrivain né à Mumbai devait arriver ce week-end de Londres où il habite pour participer au Festival de littérature de Jaipur, au Rajasthan, happening littéraire majeur en Asie. Il s'est désisté devant les objections et les menaces de groupes radicaux islamistes, sans du reste qu'aucun parti politique indien, pas même le Parti du Congrès, au pouvoir, élève la voix contre eux.

La polémique a monopolisé l'attention à la cinquième édition du festival international qui se terminait hier et auquel participait la crème de la crème du monde littéraire indien de langue anglaise. C'est un festival qui jouit chaque année d'un grand succès populaire. Sir Rushdie, qui allait en être l'une des têtes d'affiche, a fait savoir vendredi qu'il se désistait après que les services de renseignement au Maharashtra et au Rajasthan l'eurent informé que des assassins étaient possiblement en route depuis Mumbai pour le tuer.

L'écrivain de 65 ans, lauréat du Booker Prize en 1981 pour Les enfants de minuit, vient régulièrement en Inde en visite privée. Il était là lors du premier festival de Jaipur, en 2007. Il a exprimé sa déception sur Twitter: «Très triste de ne pouvoir me trouver à Jaipur. On m'a dit que la mafia de Bombay avait donné mission à deux tueurs à gages de m'éliminer.» Dimanche, il a indiqué avoir de bonnes raisons de croire qu'on lui avait «menti» au sujet de ces menaces. «Je suis en furie.»

Salman Rushdie a vécu pendant des années sous protection, suivant la fatwa lancée contre lui en 1989 par l'ayatollah Khomeini pour son exécution. Les versets sataniques ont été interdits en Inde dès leur parution. C'est le Darul Uloom Deoband, l'une des principales voix religieuses du mouvement islamique indien, qui a déclenché la controverse il y a deux semaines en affirmant qu'il devrait être interdit à Rushdie de mettre les pieds dans le pays.

Le Deoband a salué l'annulation de la visite comme «une victoire pour la démocratie». Furieux, le monde littéraire et intellectuel indien fait valoir que c'est exactement la preuve du contraire. En guise de protestation, quatre auteurs ont lu au festival des extraits des Versets sataniques; des plaintes ont tout de suite été déposées contre eux devant les tribunaux pour viol de mise à l'index par des organisations musulmanes.

L'indignation des écrivains est d'autant plus vive que la classe politique n'a pas levé le petit doigt pour défendre le droit en démocratie indienne à la liberté d'expression. Ce silence est visiblement lié, dit-on, à une échéance électorale, celle du scrutin crucial qui se tiendra d'ici quelques mois dans l'immense État de l'Uttar Pradesh (UP), où les 20 millions de musulmans, qui forment 18 % de la population, représentent un bloc électoral clé. De toute évidence, le Parti du Congrès, qui a une grosse côte à remonter dans l'UP, s'est tu devant la réaction des fondamentalistes de peur de se mettre à dos les électeurs musulmans.

«Cela montre à quel point la petite politique politicienne peut nuire en Inde à la liberté de parole», écrit le chroniqueur Soutik Biswas. De passage à Delhi il y a deux ans, Rushdie avait dénoncé la campagne de dénigrement dont avait été victime de la part de puritains hindous le peintre indo-musulman MF Hussein — qui, d'exaspération, s'était finalement exilé au Qatar — pour avoir peint des nus de divinités hindouistes. «Voici le fier visage de l'Inde philistine», avait-il déclaré.

À défaut, M. Rushdie devait, hier, prendre la parole au festival par vidéoconférence. Les autorités rajasthanies l'ont interdit, évoquant des arguments de loi et d'ordre.
 
 
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