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    Essais québécois - Dignement, jusqu'à la fin

    14 janvier 2012 |Louis Cornellier | Livres
    Mourir comment?
    Le débat sur l'euthanasie
    Collectif
    Médiaspaul
    Montréal, 2011, 160 pages
    La Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, dont les audiences se sont tenues de septembre 2010 à mars 2011, devrait déposer son rapport et ses recommandations le mois prochain. Ce dépôt est attendu parce que la question intéresse beaucoup les Québécois depuis quelques années. Selon un sondage Léger Marketing-Le Devoir dont les résultats ont été publiés dans nos pages le 28 septembre 2010, 71 % des Québécois seraient d'accord avec la légalisation de l'euthanasie, alors que 13 % seraient contre et que 16 % suspendent leur jugement. Preuve de cet intérêt pour la question, 270 citoyens et regroupements ont déposé des mémoires devant la Commission.

    Dans Mourir comment? Le débat sur l'euthanasie, les éditions Médiaspaul ont réuni huit de ces mémoires, présentés par des associations professionnelles et des organismes à vocation humanitaire reconnus, non confessionnels et qui, sans nécessairement avoir une position arrêtée sur la question de la légalisation de l'euthanasie, partagent des inquiétudes quant aux conséquences qu'une telle décision pourrait entraîner.

    Des inquiétudes

    Selon notre opinion préalable sur la question, nous recevrons ces points de vue différemment. Les opposants à la légalisation de l'euthanasie y trouveront matière à conforter leur opinion. Quant aux autres, majoritaires semble-t-il, et non dépourvus d'arguments valables, ils seront peut-être ébranlés par les inquiétudes qui y sont calmement formulées.

    L'Association québécoise de prévention du suicide (AQPS) affirme ne pas avoir «de position ferme dans le débat», mais elle craint que les bénéfices attendus de l'euthanasie pour une minorité de personnes nuisent à la lutte contre le suicide, en présentant la mort provoquée comme une solution acceptable à la souffrance. Le taux de suicide d'une société, explique-t-elle, est influencé par deux éléments: la souffrance des individus et l'acceptation collective du suicide comme solution à cette souffrance. «En acceptant les demandes d'"aide à mourir", écrit l'AQPS, quel message passons-nous à toutes les personnes qui souffrent de dépression ou d'autres problèmes de santé mentale sans être en fin de vie?» Que dit-on de la valeur de leur vie?

    L'Association québécoise de gérontologie n'hésite pas à se prononcer contre une légalisation de l'euthanasie ou du suicide assisté. Sa crainte principale concerne la pression sociale qu'une telle décision ferait peser sur les personnes vulnérables. «Dans une société où sévit l'âgisme, où les vieux sont déjà présentés comme responsables des difficultés d'accès aux soins de santé ou du déficit budgétaire, écrit cette association, comment croire que le consentement à l'euthanasie sera libre de toute pression sociale? Qu'arrivera-t-il si le consentement est donné par d'autres?» La volonté de recourir à l'euthanasie, poursuit-elle, provient principalement de quatre facteurs: le désir de ne pas être un fardeau, le besoin de contrôler sa maladie, la dépression ou détresse psychologique et la douleur. Des soins palliatifs adéquats, voire la sédation palliative dans les cas limites, et la présence des proches peuvent atténuer ces facteurs. Or le problème, c'est que «seulement 10 % des Québécois ont accès aux soins palliatifs en fin de vie, faute de ressources suffisantes». Le problème à régler est d'abord là.

    Le Comité d'éthique du Réseau de soins palliatifs du Québec va aussi dans ce sens. Il déplore le fait que «le débat actuel laisse entendre [...] que sans la possibilité d'avoir accès à l'euthanasie et au suicide assisté, il ne peut y avoir de mort digne et que le sentiment d'indignité ne peut être modifié par des interventions appropriées». Le Comité, qui réclame un accès universel aux soins palliatifs et expose au passage «l'évolution dangereuse des pratiques d'euthanasie» dans certains pays, amène aussi le débat sur un terrain philosophique, en reprenant la critique de l'autonomie formulée par le philosophe Charles Taylor dans un contexte plus général.

    La culture contemporaine, qui s'abîme dans le culte absolu de l'autonomie, de l'épanouissement de soi, explique le philosophe, néglige le fait que toute quête du sens de la vie s'inscrit dans un «horizon préexistant de signification». L'être humain, en d'autres termes, est un citoyen de droits, mais aussi, même à l'étape ultime, «un citoyen de devoirs envers autrui et envers la société» qui lui permettent d'exister en le reconnaissant. D'où, selon Taylor, les «exigences de la solidarité». En ce sens, conclut le Comité d'éthique du Réseau de soins palliatifs du Québec, «la légalisation de l'euthanasie viendrait accorder priorité à la valeur "autonomie", à l'origine du repli sur soi, au détriment de valeurs prônant l'altérité et la solidarité. Ainsi, la rupture du lien social aurait pour conséquence l'isolement et l'abandon plutôt que la promesse d'une solidarité envers la personne malade, âgée ou mourante [...].»

    La Maison Michel-Sarrazin, un centre de soins palliatifs, ne dit pas autre chose. «Mourir est le plus solitaire des actes humains, mais paradoxalement il est aussi le plus communautaire, écrit-elle. Pourquoi? Parce que nous sommes reliés les uns aux autres. Parce que nous mourons les uns avec les autres. [...] Nous naissons et nous mourons dans une dépendance absolue et nous ne pouvons rien y changer. Nous mourons et les autres nous regardent mourir. Nous avons besoin du soutien de nos semblables pour entrer dans la vie, nous avons besoin d'eux pour en sortir. Vivre jusqu'à la fin, affirmer sa liberté jusqu'à la fin sont des souvenirs motivants pour ceux qui nous survivent et qui continuent leur itinéraire vers leur propre mort.» Les soins palliatifs, on n'y échappe pas, constituent la voie royale de cette mort digne. Il reste à les rendre vraiment accessibles.

    Or ces soins palliatifs sont méconnus et incompris. Dans Ombres et lumières sur la fin de la vie (Médiaspaul, 2010), le docteur Patrick Vinay, spécialiste de la médecine palliative à l'hôpital Notre-Dame de Montréal, réfute quelques mythes entretenus à leur sujet (sur la morphine qui tue, sur l'indignité du malade, sur la souffrance intolérable) et signe un éloge senti de leurs bienfaits. Oeuvre lumineuse d'un expert en médecine de fin de vie et en humanité, ce petit livre chante avec délicatesse la vie digne, même celle qui râle, jusqu'au bout.

    ***

    louisco@sympatico.ca
     
     
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