Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?
Abonnez-vous!
Publicité

L'interdit, l'absolu, le déni

3 décembre 2011 | Danielle Laurin | Livres
Et au pire, on se mariera
Sophie Bienvenu
La Mèche
Montréal, 2011, 160 pages
Oreilles chastes, lunettes roses, prière de s'abstenir. Chantres du bon parler français aussi. Moralistes moralisateurs, détenteurs de vérités, adeptes du noir ou blanc tranchants, ce livre n'est pas non plus pour vous. Ou peut-être que si, justement...

Dire d'abord qu'il s'agit d'un roman. Un roman qui flirte avec le théâtre, d'une certaine façon. Imaginez un seul personnage en scène qui parle tout du long. Qui recrée toutes sortes de scènes de telle sorte qu'on voit s'animer un monde derrière, comme si on y était.

Ce qui frappe dans Au pire, on se mariera, c'est le ton. Le ton dur, tellement juste. Et la langue. La langue crue, tellement juste. Ce qui frappe, c'est la voix du personnage incarné par l'auteure.

L'auteure en question, Sophie Bienvenu, s'est fait connaître comme blogueuse. Née en France, Québécoise d'adoption depuis une dizaine d'années, elle signe ici son premier roman après un livre de chroni-ques, Lucie le chien, et une incursion en littérature jeunesse avec la série (k).

C'est une adolescente qui parle, dans Au pire, on se mariera. Mais on est bien dans la littérature pour adultes. Pour adultes avertis. Elle s'appelle Aïcha, elle a 13 ans, vit dans le quartier Centre-Sud, à Montréal. Elle est pleine de rage. Pleine de haine. Et d'amour aussi. Elle est en pleine confusion, en pleine crise. Et elle se confie. Se confie comme on crie.

Se confie à qui? On ne sait pas trop, au début. Une amie? Une psy? Une policière? Une travailleuse sociale, en fait. C'est ce qu'on va comprendre assez vite. Mais peu importe.

On ne sait pas où on est, non plus. Un centre pour jeunes délinquants? Un poste de police? Peu importe, encore là. La tension est palpable. On le sent, quelque chose d'irréparable a été commis.

Que s'est-il passé au juste? On l'apprendra par bribes. Et autant le dire tout de suite, c'est terrible, affreux, horrible. C'est pire que tout. Quand le chat sort du sac à la fin, quand Aïcha crache pour de bon le morceau, c'est pire que le pire pressenti au fil du récit. Choc garanti.

Entre-temps, on assiste à la reconstitution d'une vie. Sa vie à elle, Aïcha, qui craint de marcher sur une seringue et de mourir du sida. Qui déteste sa mère et a pour seules amies deux putains travesties.

Une vie de merde

Elle raconte dans ses mots à elle sa vie de merde. Sa vie de merde qui devient dans ses mots à elle une vie de «marde». Elle résume sa vie à ça: «Treize ans de marde.»

Elle ajoute: «C'est long longtemps, toute une vie, même si c'est juste treize ans.» Et on la croit. On la croit même si très souvent elle ment, elle se contredit, elle fabule.

C'est sa façon à elle de raconter les choses: tourner autour du pot. Dire une chose et son contraire. C'est sa façon à elle de mener sa vie: fantasmer. Se réfugier dans son imagination. Inventer. Faute de vivre en vrai ce qu'elle souhaiterait.

Et tandis qu'elle parle, crie, hurle son dégoût du monde, c'est sa souffrance qu'on entend en dessous. C'est son désir d'absolu. D'amour absolu. C'est l'amour fou et impossible, interdit, qu'elle éprouve, du haut de ses 13 ans, pour un homme qui a deux fois son âge.

Elle ne comprend pas. Ne comprend pas qu'on lui refuse ça. Ne comprend pas que l'homme qu'elle aime se soit refusé à elle. Pour Aïcha, c'est clair, il est amoureux d'elle, «même s'il veut pas.»

Mais s'est-il vraiment refusé à elle? A-t-il oui on non fini par succomber dans ses bras? On marche sur des oeufs, on est sur la corde raide. La seule version à laquelle on a accès est celle d'Aïcha, le fin mot de l'histoire on ne le saura pas.

Ce n'est là qu'un aspect du récit. Il y a aussi ce qui s'est passé avant. Quand elle avait neuf ans. C'est peut-être là que tout a commencé en fait. C'est peut-être ce qui fait qu'il n'y a aucun mal, pour elle, à faire l'amour avec un adulte. Puisqu'elle l'aime!

Sa mère, cette «salope», n'a vraiment rien compris. C'est elle qui a chassé le beau-père de la maison. Elle qui a mis fin à la première histoire d'amour de la petite Aïcha.

Quoi?! Son beau-père aurait abusé d'elle, à neuf ans? Lui si doux, si aimant, fusionnel, caressant? De l'abus, voyons donc! «Ça avait rien à voir avec ça, Hakim et moi. C'était pas un vieux soûlon dans le fin fond d'un parc. Il était beau pis je l'aimais.»

Morale de l'histoire: «C'est pour ça que ma mère l'a crissé dehors. Parce qu'elle était jalouse. C'est ça, la vraie raison. La triste vérité.» C'est ce qu'elle pense, Aïcha, du haut de ses 13 ans. Elle en est convaincue.

Comment tolérer?

Comme elle est convaincue que l'homme qu'elle aime aujourd'hui d'un amour absolu lui revient de droit. Lui appartient. Comment tolérer une rivale dans le décor? Comment accepter d'être traitée en enfant quand on aime comme une femme?

Le mal, le bien, ça ne la regarde pas, Aïcha. La frontière entre ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, elle ne la voit pas. Elle est dans son monde, dans sa bulle, elle est amoureuse et c'est tout. Elle est prête à tout.

On pourrait appeler cela du déni. On pourrait s'étendre longtemps sur le sujet. On pourrait condamner ce genre de récit qui ne condamne pas ouvertement la pédophilie, l'abus sexuel chez les enfants.

Mais le propos du livre est ailleurs. L'originalité, la force du roman sont ailleurs. Dans le refus de juger. Dans l'ambiguïté. Dans le fait de donner la parole à l'enfant, et à elle seulement.

C'est dans sa tête que ça se passe, dans son être. C'est de l'intérieur qu'on vit, qu'on voit les choses, dans sa peau à elle, ses mots à elle. Même si on ne peut s'empêcher d'être horrifié. Même si on aurait envie de la secouer. Ou de la prendre dans nos bras.

Ça nous touche au ventre, au coeur. Ça fait mal. Ça titille les tabous, comme celui du plaisir ressenti par la petite victime d'abus sexuels. Ça ébranle, ça trouble. Ça dérange.

Ça dérange d'autant plus que le ton et la langue sonnent juste, tellement juste.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer
Publicité
Articles les plus : Commentés|Aimés
Blogues
Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel