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    Père Jean - L'auteur venu de Bordeaux

    «Je notais les graffitis dans les cellules lorsque je voyais des pensées particulières»

    19 novembre 2011 |Claude Lafleur | Livres
    En 2009, les éditions Novalis nous ont fait découvrir un personnage hors de l'ordinaire: le père Jean, aumônier à la prison de Bordeaux, de 1969 à 2007. Celui-ci a alors publié son autobiographie, 38 ans derrière les barreaux, corédigée avec France Paradis. Voici qu'il récidive en nous présentant Confidences de prisonniers, qui rassemble une portion du millier de lettres, de poèmes, de prières, de chants et de paroles que lui ont transmis des détenus depuis plus de quarante ans.

    «Mon premier livre, c'est moi, mon expérience personnelle, dit-il, alors que le deuxième, ce sont les détenus qui parlent. Avec ce livre, je désire vous faire découvrir l'âme des détenus»: ainsi parle André Patry, dit le père Jean, quand il décrit son projet.

    Ce qu'il y a de remarquable — probablement même d'iné-dit — dans cet ouvrage, c'est le fait que, tout au long des 38 années qu'il a été aumônier, le père Jean a reçu de la part des détenus des lettres dans lesquelles ils se dévoilaient sans attendre le moindre bénéfice en retour. Les détenus s'exprimaient donc en toute liberté, sans contrainte et sans crainte que leurs propos ne se retournent contre eux. «Puisqu'ils s'adressaient à moi, aumônier, ils n'avaient aucun bénéfice à retirer de leurs lettres, commente le père Jean. Ils s'exprimaient donc librement.»

    En outre, durant sa longue carrière, l'auteur a colligé une foule de témoignages dans son journal personnel, tout en recueillant des paroles de détenus et même certains graffitis inscrits sur les murs des cellules (notamment dans «le trou»). «J'ai accumulé au cours de mes quarante ans — puisque je reçois encore des lettres de détenus — presque un millier de lettres, de poèmes et de prières, dit-il. Je notais même les graffitis dans les cellules lorsque je voyais des pensées particulières. Et, depuis que je suis entré en prison, j'ai colligé dans mon journal personnel des pensées, des paroles ou des événements que j'ai vécus avec les gars... et j'ai toujours tout gardé!»

    Dans Confidences de prisonniers, non seulement nous présente-t-il un point de vue unique de ce que vivent et ressentent les détenus de Bordeaux, mais, pour chaque écrit, il nous dresse le portrait des auteurs. «Je présente les gars (sans donner leur vrai nom) en donnant l'âge qu'ils avaient, pourquoi ils ont été condamnés, une idée de leur tempérament et ce qu'ils sont devenus, indique l'aumônier. Ç'a été un travail épouvantable, car il a fallu que je démêle tout cela!»

    L'ouvrage est divisé en chapitres selon le type de témoignages recueillis: lettres, poèmes, prières, chants, etc. «J'explique ce que les gars vivent au travers de ces poèmes, ajoute-t-il, alors que certains ont composé des chants pour les liturgies à la chapelle.» L'ouvrage présente même des échanges de lettres entre les détenus et les carmélites d'un couvent. «J'ai des lettres de ces gars-là ainsi que les lettres des carmélites, et j'explique le contexte.»

    L'ouvrage présente également un chapitre intitulé «Ce qu'ils m'ont dit», des extraits du journal personnel du père Jean. «Et, pour terminer, ajoute-t-il, je mets une série de graffitis, qui sont au fond des messages que les gars laissent à celui qui les suivra en cellule... Plus particulièrement, j'ai recopié les graffitis de la "prison de la prison", c'est-à-dire "le trou". Les détenus y communiquent leur détresse, leur aigreur à l'endroit des surveillants ou du milieu carcéral, etc.»

    Une vision erronée

    À 71 ans et à la retraite depuis quatre ans, le père Jean — de son vrai nom André Patry — mène une existence toujours aussi active. «Je suis très occupé puisque je continue de voir des détenus et des ex-détenus, dit-il. J'ai un mandat de pastorale du cardinal et je vais encore dans les prisons. Je vais même chez les femmes, ce que je ne faisais pas autrefois. On a aussi une maison, Oasis liberté, qui permet aux gars qui sortent de prison de poursuivre leur cheminement humain et spirituel. Je travaille vraiment beaucoup.»

    Il déplore au passage la vision que nous avons en général des condamnés à la prison. «Je trouve le tribunal du peuple bien implacable, lance-t-il, on a tellement facile la condamnation! J'écoute la radio et je vois combien d'animateurs et d'animatrices du matin laissent filer leurs états d'âme et rendent leur diagnostic sans même connaître les personnes. Or, lorsqu'on connaît la réalité d'en-dedans, ce n'est tellement pas ce qu'on nous rapporte!»

    «Savez-vous, par exemple, que quelqu'un qui est condamné à vie et qui sort au bout de 25 ans doit néanmoins se rapporter aux autorités tous les mois pour le reste de son existence? Et qu'on le rentre en-dedans pour la moindre offense?»

    «Je ne dis pas que les gars sont des anges — bien au contraire, loin de là! — mais mon attitude est d'abord de ne pas juger la personne, poursuit le père Jean. J'applique un grand principe que tous les gars connaissent: ne jamais cautionner le mal qu'une personne peut faire, mais toujours être complice du bien qu'il y a en elle.»

    «Je suis en contact avec des personnes qui sont encore dans le crime — et elles savent que je ne suis pas d'accord avec elles, que je ne peux en aucun cas cautionner ce qu'elles font — mais je reste en lien quand même. Pourquoi? Parce qu'il y a des gars qui m'appellent après trente ans pour me dire: "Père Jean, je veux faire ma 4e ou 5e étape dans les A.A. ou dans les N.A." [c'est-à-dire procéder à un inventaire moral de soi-même et avouer la nature exacte de ses torts]. Je ne désespère de personne, parce que je crois au dieu de l'impossible.»

    André Patry se dit particulièrement heureux de voir que ses éditeurs ont choisi d'inscrire son appellation «père Jean» sur la couverture de Confidences de prisonniers, «puisque c'est au père Jean que les gars écrivaient, dit-il. Et sur la rue, lorsque quelqu'un m'appelle "père Jean", c'est qu'on s'est connu au "grand collège"... la prison de Bordeaux du boulevard Gouin!»

    ***

    Collaborateur du Devoir
    Une vue intérieure de la prison de Bordeaux, à Montréal<br />












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