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    Limonov peint par Carrère

    19 novembre 2011 |Serge Truffaut | Livres
    Emmanuel Carrère <br />
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Emmanuel Carrère
    LIMONOV
    Emmanuel Carrère
    P.O.L.
    Paris, 2011, 489 pages

    ***

    Invité d'honneur au Salon du livre de Montréal, Emmanuel Carrère offrira des dédicaces de samedi de 12h à 13h, puis le dimanche de 13h à 14h au stand 432.

    ***

    «Alors que Limonov était considéré comme un fasciste, j'ai eu la surprise de découvrir qu'il était en odeur de sainteté chez des gens aussi estimables qu'Elena Bonner»
    Sur la couverture du dernier livre écrit par Emmanuel Carrère, un nom propre a été imprimé: Limonov. Celui-ci est un être de chair et de sang et non une invention, une fiction, ayant Edouard pour prénom. Le 22 février prochain, il fêtera ses 69 ans. Autrement dit, il a entamé son adolescence alors que Nikita Khrouchtchev déclinait les crimes de Staline. Il a atteint l'âge dit adulte alors que les tanks soviétiques écrasaient le Printemps de Prague. Quant au naufrage de sa vieillesse, il s'est signalé alors que Poutine était aux commandes.

    Sous le glacis du centralisme démocratique cher aux communistes comme sous les faux-semblants démocratiques confectionnés par Eltsine et ses successeurs, Edouard Limonov a toujours été un dissident. On insiste: il était un «déviant» sous Brejnev, il le demeure sous Medvedev. Pas un dissident austère en religion comme Soljenitsyne ou à la profonde intelligence comme Sakharov, mais bien un dissident «genre», comme disent les va-nu-pieds des idées, du sexe, des armes et du rock and roll tendance The Sex Pistols ou Clash, et non Pink Floyd. En clair, un dissident amant du «Pas de quartier!».

    Il est né sous le signe de la rupture de ban. Il mourra fort en gueule. Entre ces deux pôles, il aura eu une obsession, une ambition, un objectif: creuser chaque jour de sa vie dans le territoire de l'aventure. Et c'est d'ailleurs un récit d'aventures, comme on dit roman d'aventures, que nous livre Carrère, écrivain abonné aux sujets menant des vies doubles parce que troubles et toujours rythmées par les violences.

    Lors d'un entretien téléphonique non entrecoupé par les fritures technologiques, l'aimable Carrère s'est confié. «Je l'ai connu au début des années 80. À l'époque, j'étais journaliste et apprenti écrivain à Paris. J'avais aimé ses premiers livres. C'était un personnage amusant, rafraîchissant, qui en imposait au jeune homme que j'étais. Pour moi, il était un Jack London russe.»

    De Carrère et de cette époque, on a retenu ce passage de la page 212: «Cela m'ennuie de parler avec aussi peu d'indulgence de l'adolescent et du très jeune homme que j'ai été. Je voudrais l'aimer, me réconcilier avec lui, et je n'y arrive pas. Il me semble que j'étais terrorisé: par la vie, par les autres, par moi-même, et que la seule façon d'empêcher que la terreur me paralyse tout à fait, c'était d'adopter cette position de repli ironique et blasé, de considérer toute espèce d'enthousiasme ou d'engagement avec le ricanement du type pas dupe, revenu de tout sans être jamais allé nulle part.»

    De Carrère au sujet de Limonov et de cette tranche de vie du monde mise en scène par Gorbatchev, on a relu ce constat de la page 248: «Il n'a pas aimé la glasnost, ni que le pouvoir batte sa coulpe, ni surtout que pour complaire à l'Occident il abandonne des territoires acquis au prix du sang de vingt millions de Russes.» Ceci explique cela: plus tard il participera activement à la fondation et à l'animation du Parti national-bolchevique, d'une formation d'autant plus nauséabonde qu'elle incline à la conjugaison des cauchemars nazi et soviétique.

    Après l'avoir côtoyé dans les lieux qui forment la géographie littéraire de Paris, «je l'ai perdu de vue, souffle Carrère dans le téléphone fixe, jusqu'à ce que j'entende parler de lui lors du conflit en Serbie dans les années 90. J'avais appris qu'il était copain avec une figure du grand banditisme très mêlée à ce conflit».

    De cet épisode, mais dans le récit qui a obtenu le prix Renaudot cuvée 2011, on a relevé ce constat: «On est vraiment dans un cul-de-sac de la guerre. Personne n'y va, personne n'en sort, personne ne comprend bien qui se bat contre qui. Il y a beaucoup de pertes des deux côtés, et les paysans serbes sont d'autant plus méfiants qu'ils se sentent trahis par tout le monde...»

    Des lunes après la Serbie, l'auteur de La classe de neige se rend à Moscou avec le titre de reporter en bandoulière. «Alors que Limonov, de dire Carrère, était considéré comme un fasciste, j'ai eu la surprise de découvrir qu'il était en odeur de sainteté chez des gens aussi estimables qu'Elena Bonner.» (NDLR: militante des droits de la personne en Russie et femme du célèbre dissident Sakharov.)

    Poursuivons avec une lapalissade à la sauce de maître Queneau, Raymond pour les intimes, qui assurait qu'un écrivain «trouve son rythme en marchant». Mais encore? Carrère va suivre Limonov à la trace, ou presque, à Moscou avant de décider un jour de lui consacrer 489 pages. Non, non, non! Pas 490, mais bien 489... Vous auriez pu arrondir, quand même! Reprenons.

    À Moscou, «plus on raille Soljenitsyne, plus Edouard se réjouit [...] le barbu enterré sous ses propres sermons, Briodsky vénéré par des universitaires et radotant des odes sur Venise. Edouard s'apitoierait presque: Venise! Quel truc de vieux con! Leurs gloires à tous les deux sont derrière eux. La sienne, pense-t-il, se lève».

    Sa gloire... Mettons que, si on se fie au Journal d'un raté, réédité par Albin Michel, donc à un de ses bouquins, la gloriole en question loge à l'enseigne du saint-frusquin. Remarquez, on est peut-être dans le champ, ce qui ne serait pas la première fois, mais reste que ce journal est à l'image du titre, c'est-à-dire raté! «Platte-à-maures».

    En fait, ce journal est l'exact contraire du Limonov tel que raconté par Carrère qui, lors du dialogue transatlantique, a précisé: «Si j'étais peintre, je serais un portraitiste. Oui... je ne dessinerais pas des natures mortes mais bien des portraits.» Des portraits à ranger dans la catégorie hyperréaliste et non dans celle des installations postmodernes. Des portraits qui se lisent avec cette envie de gamin qui lit Le capitaine Fracasse raconté par Théophile Gautier. Chose certaine, constatée et non «opinionnée», Carrère a un sacré souffle! 












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