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    Celui qui reste

    Danielle Laurin
    29 octobre 2011 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Qui de nous deux? est le récit que fait Gilles Archambault du vide de sa vie depuis que sa femme est décédée. <br />
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Qui de nous deux? est le récit que fait Gilles Archambault du vide de sa vie depuis que sa femme est décédée.
    Qui de nous deux ?
    • Gilles Archambault
    • Boréal
    • Montréal, 2011, 128 pages
    C'est un livre essentiel. Comme il y en a trop peu. Le genre de livre pudique, économe de mots, sans enflure aucune. Le genre de livre qu'on lit avec une boule dans la gorge, pourtant. Qui fait monter l'émotion d'autant plus qu'il est tout en retenue.

    C'est un livre grave et beau, qui laisse sans mot. On voudrait n'en rien dire que ceci: à lire absolument. Ou alors, on voudrait en citer des pans entiers, insister sur de petites phrases au passage, qui restent là, suspendues. Et qui font mal, absolument.

    Des phrases comme celles-ci: «Je n'ai qu'un désir, lui parler, la toucher. Je voudrais qu'elle soit présente, elle n'est plus que cendres.»

    C'est un livre à fleur de peau. Où l'on se projette sans cesse. Où l'on s'interroge sur la mort, le sens de la vie. Et le bonheur. Le genre de livre où l'amour, la tendresse sont palpables. Où l'attachement à l'autre qui n'est plus s'exprime avec une déchirante justesse.

    C'est l'histoire d'un homme de 77 ans qui vient de perdre sa femme, après 52 ans de mariage. Et qui se retrouve seul. C'est le livre d'un grand écrivain, c'est certain. Qui écrit depuis près de cinquante ans. Et qui ne peut s'empêcher de faire ça: écrire.

    Alors il le fait: «Je me sens amputé. J'ai perdu le seul être au monde avec qui je pouvais converser même dans le silence. Voilà pourquoi je sens le besoin de ne pas me taire.»

    Dès le début de Qui de nous deux?, dès les premières phrases, on est happé: «Écrire ne m'a jamais consolé de quelque peine. Ce n'est donc pas pour calmer ma douleur que j'entreprends ce petit livre. Ma femme est morte le 26 décembre.»

    Ce n'est pas un roman, mais un récit. Le récit que fait Gilles Archambault du vide de sa vie depuis que sa femme est partie. C'est écrit sous forme de journal. Ça commence le 7 janvier et ça va se poursuivre jusqu'au 10 mai.

    On alterne entre l'après et l'avant. Après sa mort à elle: le désarroi qui l'emporte, lui. Les larmes qui lui viennent cons-tamment aux yeux. Sa présence qu'il sent constamment à côté de lui, comme si elle le regardait vivre sans elle.

    Cette honte de lui avoir survécu, lui pour qui «la vie peut être supportable si on a quelqu'un qui partage son désarroi». Sa solitude immense, nécessairement. Malgré ses enfants, ses quelques amis qui l'entourent. «Je me sens en exil», note-t-il.

    Parallèlement: le calvaire de sa maladie à elle, de sa déchéance physique, de ses souffrances, de sa mort lente. Et puis: une plongée dans les souvenirs plus anciens.

    Leur première rencontre, leur complicité, leurs discussions, leurs promenades, leurs voyages. Tous ces moments heureux, qui ne reviendront plus. Qui ne consolent pas non plus. Car, «d'avoir connu ce qui ressemble au bonheur ne vous console pas de l'avoir perdu».

    Tout cela épars, fragmentaire, elliptique. Et ramassé. Tout cela plein de non-dits qui en disent long, qui donnent à lire entre les lignes. Tout cela comme un examen de conscience en dents de scie. Avec, en toile de fond, cette question: l'ai-je rendue heureuse?

    Il se reproche d'avoir été un mari distrait. De l'avoir trop souvent négligée. «Vers la mi-trentaine, je me sentais parfois un peu confiné. J'avais besoin d'air, j'étais en manque de douceur.» Autrement dit: «On en vient à chercher sottement ce que l'inédit seul peut apporter.»

    Son insouciance. Ses maladresses, ses petites lâchetés. Et puis ceci: «Je n'ai jamais oublié en tout cas que je n'ai commencé à vivre que le jour où je l'ai connue.»

    Tous ces reproches qu'il se fait, maintenant qu'il est trop tard, qu'elle n'est plus là: «Je m'en veux de ne pas l'avoir regardée plus intensément tandis qu'il était encore temps.»

    Ce livre, Qui de nous deux?, comme un hommage à la disparue. À sa beauté. À l'amour qu'elle lui a inspiré: «Le mystère féminin pour moi se résumait à son regard, à son sourire.»

    Que dire de plus? Sinon que l'intensité de ce livre nous renvoie à un autre récit de Gilles Archambault, publié il y a près de vingt ans: Un après-midi de septembre. Où c'est de la mort de sa mère qu'il était question.

    Même nécessité d'en passer par l'écriture, alors. Même besoin de rendre hommage à la disparue: «Ma mère m'a laissé plus que des souvenirs. Elle est inscrite en moi à tout jamais. Tout entière. Je n'ai jamais aimé une femme, ni connu un ami, sans puiser à ce réservoir d'amour qu'elle a déposé en moi.»

    Ces deux livres se répondent, s'appellent.

    Dans Un après-midi de septembre, l'écrivain confiait que c'est grâce à ses parents s'il avait toujours cru aux histoires de couples. Il ajoutait que sa mère veuve entrevoyait le moment où elle irait rejoindre son mari.

    Dans Qui de nous deux?, Gilles Archambault affirme n'avoir jamais cru à la vie éternelle. «Il y a toutefois des jours où elle me paraîtrait indispensable», souligne-t-il, en parlant de sa femme. Laissant entendre qu'il ne peut s'empêcher de penser qu'il la retrouvera un jour, peut-être...












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