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Littérature étrangère - Tragédie familiale

Freedom, le quatrième roman de Jonathan Franzen, plonge au coeur de toutes les contradictions

Christian Desmeules   3 septembre 2011  Livres

À retenir

    Freedom
    Jonathan Franzen
    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Wicke
    Boréal (en coédition avec les éd. de l'Olivier)
    Montréal, 2011, 720 pages
Année après année, la quête du «grand roman américain» est l'un des plus persistants fantasmes de la littérature qui s'écrit au sud du 45e parallèle. Celui d'embrasser d'un même souffle l'essence volatile de la société américaine, de divertir ses lecteurs et de mettre le doigt sur l'esprit du temps.

Cette fois, l'heure appartient à Jonathan Franzen, né en 1959 dans l'Illinois, qui tout en s'inspirant de Pynchon et Thomas Bernhard (mais sans faire écho à leurs audaces formelles), revendique aussi pour Freedom, son quatrième roman, l'héritage littéraire de Tolstoï et Stendhal. Sans le moralisme parfois ostentatoire du premier, mais s'abreuvant un peu au défaitisme amoureux du second, Franzen y con-voque avec encore une fois beaucoup de sensibilité la plupart de ses thèmes préférés: la famille, le couple, la société américaine.

Le roman s'inscrit largement dans le contexte de la dérive sécuritaire de l'après 11-Septembre et de la guerre en Irak, où le mot «liberté» est devenu à la fois une marque de commerce et un instrument de domination du monde. Des individus égarés s'agitent au sein d'un horizon politique bloqué, tandis que démocrates et républicains se regardent en chiens de faïence à Washington.

Si ce roman est obèse — ses 720 pages semblent constituer à elles seules un rappel de l'embonpoint chronique dont souffrent un nombre effarant d'Américains — le nombre de ses personnages, lui, est plus raisonnable. Freedom s'articule pour l'essentiel autour des Berglund, une famille blanche plutôt moyenne d'Américains installée dans le Midwest. Même canevas que son précédent roman, Les Corrections, salué par un éclatant succès littéraire et commercial il y a neuf ans.

Comme c'est souvent le cas, la traduction made in France est un peu terne — jusqu'au titre, qu'on n'a pas osé traduire. Peut-être que le mot «liberté» est devenu trop brûlant dans l'Hexagone? Ou bien trop vide de sens après 200 ans de fétichisation? Va savoir.

Un roman en forme de bilan

Patty, une ancienne joueuse de basketball universitaire, mal-aimée d'une famille libérale de la côte Est, a choisi de s'enfermer dans sa belle maison de Saint Paul, au Minnesota, et de se laisser glisser lentement vers la dépression et l'alcoolisme. L'amour aveugle et la patience de Walter, son mari, qu'elle n'a jamais vraiment désiré physiquement, ne suffira pas. Richard Katz, un vieil ami du couple, musicien underground talentueux, leur servira à tous les deux de révélateur. Leurs deux grands enfants presque parfaits, Joey et Melissa, doivent trouver leur chemin.

Walter, un avocat écologiste à la conscience habituellement pure, a choisi depuis quelque temps de flirter avec «le côté obscur de la force» en s'associant avec un milliardaire texan, ami de Dick Cheney et de George W. Bush, qui souhaite créer un trust dédié à la protection de la paruline azurée, une espèce d'oiseau menacée par l'exploitation à ciel ouvert du charbon en Virginie-Occidentale.

Les détails, servis à la troisième personne, y sont innombrables, fascinants, écrasants. L'auteur de Freedom ne semble avoir rien laissé de côté: leurs trajectoires, la genèse de leurs névroses, tout l'engrenage complexe de cette famille (cette «dictature bienveillante»), les rivalités ouvertes ou secrètes qui déterminent la plupart de leurs relations.

Oui, «des erreurs furent commises», pour reprendre le titre de l'autobiographie que Patty rédige à la demande de son thérapeute.

Comment vivre?

Le roman est traversé d'une question lourde qui résonne longtemps après avoir refermé le livre: comment vivre sa vie? Qu'est-ce que la réussite? Sous la plume de Franzen, le mot «liberté», il faut le dire, prend une tournure plutôt amère. Il est suivi d'un point d'interrogation et s'accompagne d'une inquiétante étrangeté qui poussera, c'est certain, les lecteurs à la réflexion.

La comparaison avec le maître de Iasnaïa Poliana, si elle est un peu rapide («Franzen, le Tolstoï américain»), n'est pas complètement farfelue. Le Walter Berglund de Jonathan Franzen fait par moments penser au Pierre Bézoukhov de La Guerre et la paix. Même volontarisme un peu naïf, même expérience de la trahison. Même difficile apprentissage de la liberté teinté d'un combat moral permanent.

Surtout, Freedom nous force à quelques constats terrifiants. Au sujet des États-Unis, pays composé de ceux «qui avaient fui l'Ancien Monde surpeuplé», dénués de gènes sociables, devenus maîtres dans l'art d'instrumentaliser leur névrose post 11-Septembre. À propos de l'amour et du couple, Franzen sonde de main de maître la profondeur du malentendu amoureux — sur lequel peut parfois se fonder toute une existence.

On ne connaît pas vraiment ses enfants, nous rappelle-t-il, ni ses parents, encore moins peut-être celui ou celle qui partagent notre vie. On ne se connaît même pas soi-même.

En combinant puissance de tir et finesse psychologique, Franzen a fait de cette tragédie familiale une véritable réussite. Son refus du manichéisme fait le reste et l'élève encore un peu plus haut.

***

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  • Sylvio Le Blanc - Abonné
    5 septembre 2011 10 h 48
    «Guerre et Paix» et non «La Guerre et la paix»
    .
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  •  
  • Christian Desmeules - Abonné
    10 septembre 2011 10 h 10
    Vraiment?

    Merci, M. Le Blanc, de votre lecture attentive et profonde du Devoir.

    Malheureusement, votre remarque est déplacée : le titre du roman de Tolstoï est bel et bien « La Guerre et la Paix ». Le titre original russe (Война и мир) a été traduit en français par l’écrivain lui-même, parfaitement francophone, qui en avait supervisé la première traduction. Certains éditeurs, toutefois, il est vrai, choisissent de le traduire par « Guerre et paix » – peut-être dans une sorte de calque de l’anglais (War and Peace).

    Vous n’êtes pas non plus sans savoir qu’il n'existe pas d’article en russe avant les noms : le mot « guerre » (Война) peut signifier aussi bien guerre, une guerre ou la guerre.

    En outre, il semble que Tolstoï se serait inspiré du titre d’un ouvrage de Proudhon, le fameux théoricien anarchiste français (La Guerre et la Paix, 1861).

    J’ai simplement choisi de respecter les intentions de l’auteur, d’abord, et d’être conforme au titre sous lequel j’ai lu, pour ma part, ce chef d’œuvre de la littérature russe.
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