Biographie - Godard ou l'obsession d'être reconnu
Photo : Agence Reuters Miguel Medina
Jean-Luc Godard lors d’un débat suivant la présentation à Paris de son dernier opus, Film Socialisme, en juin 2010
À retenir
-
Jean-Luc Godard, tout est cinéma
- Richard Brody
- Presses de la cité
- Paris, 2010, 803 pages
La passion n'est pas toujours aveugle. Celle de Richard Brody, rédacteur au magazine The New Yorker, pour le cinéaste Jean-Luc Godard est profonde, sincère, richement documentée et... rarement complaisante. C'est ce qui frappe à la lecture de sa passionnante biographie sur l'un des pères de la Nouvelle Vague, sans aucun doute le plus turbulent, le plus opiniâtre et, avouons-le, celui resté le plus près des idéaux radicaux formulés par les fondateurs de ce mouvement cinématographique d'une importance capitale.
En effet, pour Jean-Luc Godard, tout est bel et bien cinéma et, à en juger par la description méticuleuse de ce parcours hors du commun, son regard s'avère constamment filtré par le septième art, celui qu'il dévore à l'époque de sa jeune cinéphilie dans les années 1950 à l'ombre des Cahiers du cinéma, et plus tard celui qu'il va réaliser, envers et contre tous. Car l'homme est un batailleur, dans tous les sens du terme, ayant fait de la prison, pigé dans la caisse des Cahiers, erré comme un mendiant et plus tard humilié un nombre incalculable de techniciens et d'acteurs. À Roland Blanche sur le tournage de Hélas pour moi, il dira: «Vous êtes tellement mauvais que je ne peux même pas vous appeler par votre nom, je vais dire "ça".»
Cette manière foudroyante de déstabiliser son entourage pour créer une oeuvre qui «transcende les limites de l'industrie du cinéma», comme le résume si bien Brody, constitue la toile de fond du récit singulier de la vie du réalisateur d'À bout de souffle. Né à Paris dans une famille riche et bourgeoise le 3 décembre 1930, déménagé en Suisse quatre ans plus tard, Jean-Luc Godard fera souvent la navette entre les deux pays, nomade turbulent dont les ruptures amoureuses et amicales constituent chaque fois de véritables coups de tonnerre. Ses films des années 1960 (Vivre sa vie, Bande à part, La Femme mariée, etc.) sont autant de comptes à régler avec sa compagne de l'époque, l'actrice Anna Karina, et son mépris à l'égard du travail de François Truffaut, complice de la première heure, ferait trembler les juges de l'Inquisition.
C'est ce caractère orageux et contradictoire que l'on retrouvera dans tous ses films, mais aussi dans ses déclarations publiques, certains n'hésitant pas à le qualifier de «très à droite, presque fascis-te». Et alors qu'il fait régner la terreur et le chaos sur ses plateaux, où l'on compte très peu de collaborateurs de longue date — Anne-Marie Miéville demeure la plus tenace! —, cette réputation a jeté une ombre sur une oeuvre inclassable, marquée par un perpétuel souci de recherche, de refus du ronron imposé par le système, qu'il soit politique ou cinématographique.
Celui que l'on qualifie de «révolutionnaire conserva-teur», pour qui «penser et filmer est une seule chose», selon le bon mot du critique Jean-Louis Comolli, semble regretter, au soir de sa vie, l'incompréhension que suscite chacun de ses films. Car ses succès publics furent rares, mais les disciples et les fidèles sont d'une dévotion exemplaire. Dans un de ses innombrables mots d'esprit (les journalistes aiment mieux lui tendre un micro que d'analyser sa production), il se désole: «Je suis connu, mais je ne suis pas reconnu.»
Richard Brody n'a rien ménagé pour changer cette perception, et le faire changer d'idée. Mais avec Godard, qui peut vraiment avoir le dernier mot?
***
Collaborateur du Devoir
En effet, pour Jean-Luc Godard, tout est bel et bien cinéma et, à en juger par la description méticuleuse de ce parcours hors du commun, son regard s'avère constamment filtré par le septième art, celui qu'il dévore à l'époque de sa jeune cinéphilie dans les années 1950 à l'ombre des Cahiers du cinéma, et plus tard celui qu'il va réaliser, envers et contre tous. Car l'homme est un batailleur, dans tous les sens du terme, ayant fait de la prison, pigé dans la caisse des Cahiers, erré comme un mendiant et plus tard humilié un nombre incalculable de techniciens et d'acteurs. À Roland Blanche sur le tournage de Hélas pour moi, il dira: «Vous êtes tellement mauvais que je ne peux même pas vous appeler par votre nom, je vais dire "ça".»
Cette manière foudroyante de déstabiliser son entourage pour créer une oeuvre qui «transcende les limites de l'industrie du cinéma», comme le résume si bien Brody, constitue la toile de fond du récit singulier de la vie du réalisateur d'À bout de souffle. Né à Paris dans une famille riche et bourgeoise le 3 décembre 1930, déménagé en Suisse quatre ans plus tard, Jean-Luc Godard fera souvent la navette entre les deux pays, nomade turbulent dont les ruptures amoureuses et amicales constituent chaque fois de véritables coups de tonnerre. Ses films des années 1960 (Vivre sa vie, Bande à part, La Femme mariée, etc.) sont autant de comptes à régler avec sa compagne de l'époque, l'actrice Anna Karina, et son mépris à l'égard du travail de François Truffaut, complice de la première heure, ferait trembler les juges de l'Inquisition.
C'est ce caractère orageux et contradictoire que l'on retrouvera dans tous ses films, mais aussi dans ses déclarations publiques, certains n'hésitant pas à le qualifier de «très à droite, presque fascis-te». Et alors qu'il fait régner la terreur et le chaos sur ses plateaux, où l'on compte très peu de collaborateurs de longue date — Anne-Marie Miéville demeure la plus tenace! —, cette réputation a jeté une ombre sur une oeuvre inclassable, marquée par un perpétuel souci de recherche, de refus du ronron imposé par le système, qu'il soit politique ou cinématographique.
Celui que l'on qualifie de «révolutionnaire conserva-teur», pour qui «penser et filmer est une seule chose», selon le bon mot du critique Jean-Louis Comolli, semble regretter, au soir de sa vie, l'incompréhension que suscite chacun de ses films. Car ses succès publics furent rares, mais les disciples et les fidèles sont d'une dévotion exemplaire. Dans un de ses innombrables mots d'esprit (les journalistes aiment mieux lui tendre un micro que d'analyser sa production), il se désole: «Je suis connu, mais je ne suis pas reconnu.»
Richard Brody n'a rien ménagé pour changer cette perception, et le faire changer d'idée. Mais avec Godard, qui peut vraiment avoir le dernier mot?
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