vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 14h10
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Littérature québécoise - Louis Gauthier et le mal du pays

L'écrivain ajoute un quatrième volet à son Voyage en Inde avec un grand détour. Inespéré et très attendu.

Christian Desmeules   21 mai 2011  Livres
<br />
Photo : Newscom

À retenir

    Voyage au Maghreb en l'an mil quatre cent de l'hégire
    Louis Gauthier
    Fides
    Montréal, 2011, 192 pages
Son style est juste, limpide, exact, cristallin. C'est même devenu presque un cliché de le répéter. Répétons-le. Il n'y a pas vraiment de gras dans les phrases de Louis Gauthier. Ses livres — il en a signé neuf depuis Anna en 1967 — sont chaque fois le produit d'une patiente décantation.

La maigreur du style de cet écrivain, né en 1944, n'a d'égal, peut-être, que la profondeur du gouffre dans lequel il plonge sa plume: son âme, ses doutes, la banalité la plus ordinaire.

Voyage en Irlande avec un parapluie (1984), Le Pont de Londres (1988), Voyage au Portugal avec un Allemand (2002). Trois romans réunis en 2005 sous le titre de Voyage en Inde avec un grand détour, dont Voyage au Maghreb en l'an mil quatre cent de l'hégire constitue aujourd'hui, si l'on veut, le quatrième tome. Et le dernier?

Nous sommes en 1980 (ou 1400, selon le calendrier musulman ou hégirien qui s'amorce en 622), quelques mois aussi avant le référendum québécois. Après l'Irlande, Londres et un «détour inutile» par le Portugal, c'est au Maroc, sur le chemin de son sinueux «pèlerinage» vers l'Inde, que nous retrouvons cette fois le narrateur et alter ego des romans voyageurs de Louis Gauthier.

Toujours aussi irrésolu, voyageur malgré lui, il zigzague d'une ville à l'autre, un peu au hasard, selon la force des vents ou des rencontres.

Parti de Montréal trois mois plus tôt pour aller chercher ailleurs une vérité qu'il ne trouvait pas en lui, l'écrivain est saisi par le doute à chaque coin de rue, devant chaque monument qui devrait le jeter en extase, dans chaque chambre d'hôtel minable où il se retrouve englué dans sa propre solitude encore plus glauque. L'Inde? «On peut la trouver partout sur son chemin», explique-t-il.

Il sait d'avance l'inutilité de toute chose. Celle de la littérature, bien entendu («La littérature, si on ne trichait pas, ne pouvait que conduire au silence»), mais plus encore celle de ce voyage absolument sans issue.

Ainsi, après avoir fait trois pas en Irlande, le protagoniste de Louis Gauthier s'inquiétait déjà de ne pas être un véritable héros de roman, «juste un pauvre être humain aux prises avec la vie et la platitude, à moins que les héros ne connaissent aussi ces moments dénués de toute grandeur où il faut simplement avancer pas à pas et remonter la pente de notre propre désespoir». C'est déjà beaucoup.

Le Maroc, donc, en l'an 1400, avec l'impression «d'avoir été téléporté au Moyen Âge»: musiciens ambulants, charmeurs de serpents, boucheries en plein air. Il trouve le pays superbe, mais, grave bémol, l'aimerait encore mieux sans les Marocains. À sa décharge, il faut ajouter qu'il s'aimerait peut-être aussi beaucoup mieux sans lui, sans sa propre image qu'il déteste. Sa morgue portative.

Ses journées passent à faire un peu de tourisme, de l'auto-défense contre les magouilles ordinaires, à filer de longues heures élastiques en fumant du haschisch (bien sûr) en compagnie de quelques Occidentaux égarés comme lui en Afrique du Nord. C'est sa seule concession à la sociabilité: «Je n'aime pas les foules, je n'aime pas les partis, les mots d'ordre, les vérités sans nuances.»

La réalité de ce «voyage moche» lui renvoie sans arrêt son propre reflet. Il échoue partout, repoussé d'un rivage à l'autre, apparemment sans la moindre volonté. Il voudrait écrire de la fiction (de la vraie), mais se désole de n'être qu'un simple «auteur de livres». «Je ne suis pas non plus un écrivain public, je suis un écrivain privé. Privé d'argent, d'amour, de gloire, privé de tout.»

«Chaque fois que je rencontre quelqu'un, c'est comme si je devais affronter une réalité plus dense que la mienne, une réalité faite de chair, de muscles, de choses lourdes, d'objets solides, que tout le monde peut voir et palper, une réalité qui ne ressemble pas à la mienne, qui me fait douter de la mienne, fait avant tout de mots et d'idées.»

Cinq mois plus tard, après l'Algérie et la Tunisie, cherchant en vain et sans grande conviction (et de plus en plus sans le sou) à se rendre en Inde sans devoir prendre l'avion, le constat s'impose: «Au fond, voyager n'a aucun sens, à moins que ce soit pour faire du commerce. Le reste, c'est de la curiosité malsaine.»

Est-ce vraiment vendre la mèche, dès lors, que de révéler comment se terminent et le livre et le voyage? «Parti, dit-il, pour se défaire de ce qu'on avait fait de moi», l'alter ego de Louis Gauthier fait du surplace jusqu'à ce que l'argent vienne à lui manquer. Le retour obligé à Montréal, en ce sens, il l'accueille comme une bénédiction.

Il y rentrera juste à temps pour voter OUI au référendum de 1980 et ajouter, on l'imagine, une couche de plus à son accablement millénaire.

Avec son économie habituelle, son sens de l'autodérision et son refus d'embellir la réalité, Louis Gauthier boucle de belle façon sa tétralogie «voyageuse». Et sa position (faussement) paradoxale d'écrivain qui n'a rien à dire ne nous trompe pas: il y a chez lui une densité de silence et de questionnement propre à nous hanter encore longtemps.

***

Collaborateur du Devoir
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
3 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012