Un stylo pour le Labrador
Je m'étais pourtant juré de ne plus jamais laisser une situation me surprendre sans livre, aussi bien dire tout nu. Sans un livre à portée de main, dans un paysage urbain aussi repoussant que l'extrême est de la rue Sherbrooke, je suis sous l'orage de bitume comme un promeneur sans parapluie. Repoussé au fond de moi-même, j'avais oublié ma lampe en format poche. N'importe quel ouvrage de 80 pages aurait fait l'affaire. Ça se passait dans un McDo, pour ne rien arranger. Sauf utilisation subreptice des urinoirs, c'était la première fois que j'y mettais les pieds depuis environ un siècle. Et la grande surprise fut de constater que le café destiné à servir de simple compensation pour l'emprunt d'une place de parking était un bon deux ou trois coches au-dessus du jus de chaussette ordinaire.
J'avais une heure à tuer. Coincé entre un Jean-Coutu et un Belle Pro, engoncé dans mon ensemble table-chaise au design minimaliste près de la zone d'atterrissage de la glissade des petits et séparé par une seule baie vitrée d'une espèce de centre d'achats de trois kilomètres de long. Nouveau coup d'oeil dans mon porte-documents. Deux stylos. Une pile de signets. Une bouteille d'eau. Fin de l'inventaire. Et c'est ici qu'il faudrait placer la pub pour la super-plaquette de lecture électronique. Homme d'une autre époque, j'ai ramassé ce qui traînait et distraitement feuilleté la récente livraison du Métro éditorialisée par Lady Gaga. Tous les vrais littérateurs vous le diront: le grand plaisir, c'est lire. Comme second choix, écrire demeure une activité parfaitement respectable, mais je n'avais même pas enfilé la bonne veste, celle avec le calepin fourré dans la poche où d'au-tres préfèrent glisser un mouchoir parfumé. En désespoir de cause, j'ai pris un stylo et écrit sur un des signets: «Un stylo pour le Labrador». Commencer avec le cyclo sauvage, enchaîner avec Charest, finir avec le stylo...
Le cyclo sauvage, je l'ai rencontré sur le traversier Matane-Baie-Comeau par une pluvieuse et houleuse journée du début mai. Entre Rimouski et Matane, ce matin-là, les vagues qui déferlaient sur les grèves du grand golfe essayaient de rivaliser avec celles du Pacifique à Long Beach. Sur le bateau, ça donnait de longues et hautes ondulations dont le mouvement faisait penser à la patiente escalade d'une colline par un char à boeufs, tandis que la coursive bougeait comme un tonneau qui roule sous nos pieds. Ce n'était pas encore Typhon de Conrad, ni même le coup de tabac essuyé à bord du Fort-Mingan sur le grand banc de Natashquan en 1980, la fois où le quartier-maître tiré à qua-tre épingles complimentait mon «beau teint vert» avec un sourire amusé. Mais on avait quand même une pensée pour le frein de sécurité du bazou rangé dans les intestins grinçants du ferry.
J'ai croisé le cyclo sauvage tandis que je zigzaguais d'une vague à l'autre le long du pont couvert avec mon gobelet de café: du jus de chaussette pour mon pied marin. Et j'ai mis son beau sourire sur le compte de la vieille habitude qu'ont les voyageurs d'une certaine allure (un peu de barbe en désordre, des vêtements plus griffés par les épines de la rose des vents que par les marques à la mode) de se saluer entre eux. Quand il est venu causer, plus tard, il m'a rappelé qu'on s'était déjà rencontrés, devant le Cabaret de la dernière chance en Abitibi, été 2003, à la Saint-Jean. Il était là-bas pour planter des arbres, moi j'y plantais ce que je pouvais: laitues promises à la dent des lièvres. Il a ajouté qu'on s'était croisés une autre fois, à un lancement au Port de tête.
Il s'appelle Martin. Il a déjà fait le tour du monde à vélo. Il a écrit deux livres, dont un intitulé Chemin d'hiver. (Vous voyez bien qu'on est dans une chronique littéraire, ici). Je ne l'ai pas lu. J'espère qu'il va me l'envoyer. Il m'a donné l'impression d'être un voyageur plus occupé à vivre qu'à vendre des livres. Je l'avais vu passer sur son vélo pendant que nous attendions à la queue leu leu sur le quai de Matane. Il arrivait de Gaspé. En vélo-camping, comme on disait à l'époque, celle où j'ai tâté de la chose sur mon Appalache toujours chargé comme une mule. Martin voyage léger, et plus on lui parle, plus on trouve qu'il voyage léger. Parti de Gaspé, il s'en allait à Natashquan. De là, le Nordic-Express jusqu'à Blanc-Sablon. Ensuite, il prévoit filer au Labrador, entrer dans les terres à Goose Bay et suivre la Trans-Labrador jusqu'à la Manicouagan, pour boucler l'immense boucle à Baie-Comeau par la 389. Entre-temps, il aura visité ses amis qui vivent dans les parages des monts Groulx, où ils dévorent de gros traités de philosophie dans des cabanes bénéficiant de toutes les commodités qui existaient déjà il y a trois ou quatre siècles. Et il aura peut-être fait un bout de chemin avec cet ami russe qui s'est donné pour mission de pédaler la boule terrestre en suivant toujours la route passant le plus au nord.
Je n'ai pourtant pas pensé à eux quand j'ai croisé, dimanche dernier à Sherbrooke, Jean Charest qui faisait son épicerie au Végétarien. Il ne faut pas se fier au nom: on y trouve de bonnes petites poitrines de poulet de grain et d'excellentes escalopes de veau. Quand j'ai aperçu Charest, il était au rayon des grosses légumes.
Des moyens légumes, pour être plus précis. Et en fait, c'était une impression tout à fait saisissante que de tomber ainsi, à l'improviste, sur un chef de nation aussi solitaire en apparence, que ce fût par modestie naturelle ou isolement politique. Je me serais attendu, au minimum, à un début d'attroupement, à un peu de cette onde nerveuse et de cette fébrilité contagieuse que propage d'habitude une personnalité aussi connue, et qui annonce sa présence à l'avance et à la ronde, à plus forte raison si elle règne sur un peuple de huit millions d'habitants. Mais rien de tout cela. À part l'échalas, probable chauffeur et garde du corps, se tenant un peu en retrait, mon premier ministre se promenait quasiment comme le dernier des quidams, s'entretenant avec une personne à la fois, sans bousculade autour, tout le contraire: comme s'il déplaçait avec lui un vide de quelques mètres de rayon. On aurait dit un curé de village profitant de sa saucette pour confesser quelques paroissiens.
Ma blonde et moi avons laissé cette occasion de parler du Plan Nord et de nos amis dissidents d'Ekuanitshit et de Matimekosh nous filer sous le nez. Mais je n'avais presque rien à vous dire, monsieur le premier ministre, à part ceci: votre projet me fait plus penser à Mirabel qu'à la Baie-James. Vous allez construire les routes et les infrastructures d'abord, et espérer que les compagnies et la volatile conjoncture vont suivre. D'accord. Mais ça s'est déjà vu au Québec, des routes qui ne mènent nulle part.
Sauf pour Martin, évidemment. Je voulais lui laisser mon e-mail, mais je n'avais pas de stylo. Il m'a prêté le sien. Tu peux le garder, qu'il m'a dit. Et moi, en le lui rendant: Tu vas peut-être en avoir besoin.
***
lhamelin@uottawa.ca
J'avais une heure à tuer. Coincé entre un Jean-Coutu et un Belle Pro, engoncé dans mon ensemble table-chaise au design minimaliste près de la zone d'atterrissage de la glissade des petits et séparé par une seule baie vitrée d'une espèce de centre d'achats de trois kilomètres de long. Nouveau coup d'oeil dans mon porte-documents. Deux stylos. Une pile de signets. Une bouteille d'eau. Fin de l'inventaire. Et c'est ici qu'il faudrait placer la pub pour la super-plaquette de lecture électronique. Homme d'une autre époque, j'ai ramassé ce qui traînait et distraitement feuilleté la récente livraison du Métro éditorialisée par Lady Gaga. Tous les vrais littérateurs vous le diront: le grand plaisir, c'est lire. Comme second choix, écrire demeure une activité parfaitement respectable, mais je n'avais même pas enfilé la bonne veste, celle avec le calepin fourré dans la poche où d'au-tres préfèrent glisser un mouchoir parfumé. En désespoir de cause, j'ai pris un stylo et écrit sur un des signets: «Un stylo pour le Labrador». Commencer avec le cyclo sauvage, enchaîner avec Charest, finir avec le stylo...
Le cyclo sauvage, je l'ai rencontré sur le traversier Matane-Baie-Comeau par une pluvieuse et houleuse journée du début mai. Entre Rimouski et Matane, ce matin-là, les vagues qui déferlaient sur les grèves du grand golfe essayaient de rivaliser avec celles du Pacifique à Long Beach. Sur le bateau, ça donnait de longues et hautes ondulations dont le mouvement faisait penser à la patiente escalade d'une colline par un char à boeufs, tandis que la coursive bougeait comme un tonneau qui roule sous nos pieds. Ce n'était pas encore Typhon de Conrad, ni même le coup de tabac essuyé à bord du Fort-Mingan sur le grand banc de Natashquan en 1980, la fois où le quartier-maître tiré à qua-tre épingles complimentait mon «beau teint vert» avec un sourire amusé. Mais on avait quand même une pensée pour le frein de sécurité du bazou rangé dans les intestins grinçants du ferry.
J'ai croisé le cyclo sauvage tandis que je zigzaguais d'une vague à l'autre le long du pont couvert avec mon gobelet de café: du jus de chaussette pour mon pied marin. Et j'ai mis son beau sourire sur le compte de la vieille habitude qu'ont les voyageurs d'une certaine allure (un peu de barbe en désordre, des vêtements plus griffés par les épines de la rose des vents que par les marques à la mode) de se saluer entre eux. Quand il est venu causer, plus tard, il m'a rappelé qu'on s'était déjà rencontrés, devant le Cabaret de la dernière chance en Abitibi, été 2003, à la Saint-Jean. Il était là-bas pour planter des arbres, moi j'y plantais ce que je pouvais: laitues promises à la dent des lièvres. Il a ajouté qu'on s'était croisés une autre fois, à un lancement au Port de tête.
Il s'appelle Martin. Il a déjà fait le tour du monde à vélo. Il a écrit deux livres, dont un intitulé Chemin d'hiver. (Vous voyez bien qu'on est dans une chronique littéraire, ici). Je ne l'ai pas lu. J'espère qu'il va me l'envoyer. Il m'a donné l'impression d'être un voyageur plus occupé à vivre qu'à vendre des livres. Je l'avais vu passer sur son vélo pendant que nous attendions à la queue leu leu sur le quai de Matane. Il arrivait de Gaspé. En vélo-camping, comme on disait à l'époque, celle où j'ai tâté de la chose sur mon Appalache toujours chargé comme une mule. Martin voyage léger, et plus on lui parle, plus on trouve qu'il voyage léger. Parti de Gaspé, il s'en allait à Natashquan. De là, le Nordic-Express jusqu'à Blanc-Sablon. Ensuite, il prévoit filer au Labrador, entrer dans les terres à Goose Bay et suivre la Trans-Labrador jusqu'à la Manicouagan, pour boucler l'immense boucle à Baie-Comeau par la 389. Entre-temps, il aura visité ses amis qui vivent dans les parages des monts Groulx, où ils dévorent de gros traités de philosophie dans des cabanes bénéficiant de toutes les commodités qui existaient déjà il y a trois ou quatre siècles. Et il aura peut-être fait un bout de chemin avec cet ami russe qui s'est donné pour mission de pédaler la boule terrestre en suivant toujours la route passant le plus au nord.
Je n'ai pourtant pas pensé à eux quand j'ai croisé, dimanche dernier à Sherbrooke, Jean Charest qui faisait son épicerie au Végétarien. Il ne faut pas se fier au nom: on y trouve de bonnes petites poitrines de poulet de grain et d'excellentes escalopes de veau. Quand j'ai aperçu Charest, il était au rayon des grosses légumes.
Des moyens légumes, pour être plus précis. Et en fait, c'était une impression tout à fait saisissante que de tomber ainsi, à l'improviste, sur un chef de nation aussi solitaire en apparence, que ce fût par modestie naturelle ou isolement politique. Je me serais attendu, au minimum, à un début d'attroupement, à un peu de cette onde nerveuse et de cette fébrilité contagieuse que propage d'habitude une personnalité aussi connue, et qui annonce sa présence à l'avance et à la ronde, à plus forte raison si elle règne sur un peuple de huit millions d'habitants. Mais rien de tout cela. À part l'échalas, probable chauffeur et garde du corps, se tenant un peu en retrait, mon premier ministre se promenait quasiment comme le dernier des quidams, s'entretenant avec une personne à la fois, sans bousculade autour, tout le contraire: comme s'il déplaçait avec lui un vide de quelques mètres de rayon. On aurait dit un curé de village profitant de sa saucette pour confesser quelques paroissiens.
Ma blonde et moi avons laissé cette occasion de parler du Plan Nord et de nos amis dissidents d'Ekuanitshit et de Matimekosh nous filer sous le nez. Mais je n'avais presque rien à vous dire, monsieur le premier ministre, à part ceci: votre projet me fait plus penser à Mirabel qu'à la Baie-James. Vous allez construire les routes et les infrastructures d'abord, et espérer que les compagnies et la volatile conjoncture vont suivre. D'accord. Mais ça s'est déjà vu au Québec, des routes qui ne mènent nulle part.
Sauf pour Martin, évidemment. Je voulais lui laisser mon e-mail, mais je n'avais pas de stylo. Il m'a prêté le sien. Tu peux le garder, qu'il m'a dit. Et moi, en le lui rendant: Tu vas peut-être en avoir besoin.
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