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    Polar - Le crime est son affaire

    Louise Penny - «J'ai commencé à écrire du policier parce que c'était une forme que je comprenais, qui me permettait de me mettre illico à écrire.»

    14 mai 2011 |Catherine Lalonde | Livres
    Louise Penny<br />
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Louise Penny
    Sous la glace
    Louise Penny
    Flammarion Québec
    Montréal, 2011, 382 pages
    Louise Penny, c'est la success story rêvée: des milliers d'exemplaires vendus, dès le premier livre, dans quatorze pays. Une place récurrente dans la liste des best-sellers du New York Times et des prix prestigieux. Mais comme dans les livres qu'elle écrit, si on gratte la surface de l'histoire de l'auteure Louise Penny, contradictions et nuances apparaissent. Conversation avec la Montréalaise qui, avec Bury Your Dead (Sphere), vient d'empocher le prix Agatha du meilleur roman policier. Le crime est son affaire.

    Avec son sixième livre, Louise Penny crée un précédent: elle remporte, pour la quatrième fois en quatre ans, le prix Agatha. Les enquêtes de l'inspecteur Armand Gamache, conjuguées sur six livres déjà, l'ont menée au succès. Ce dandy hors de son temps, bedonnant et sensible, habite Outremont et parle un anglais teinté d'un accent britannique. Il croit que le secret d'un bon policier est surtout d'écouter, et de dire «je ne sais pas» et «j'ai besoin d'aide» au besoin. On l'a compris, Gamache n'a ni la noirceur ni la hargne habituelles aux inspecteurs-vedettes. «Quand j'ai créé Gamache, confie l'auteure sur une venteuse terrasse de l'avenue Greene, je pensais à long terme. Il fallait que je puisse être heureuse de passer le reste de ma vie en sa compagnie.» Ses enquêtes sont menées en dehors du fracas, souvent dans la campagne estrienne, touchées par un filet de poésie — Margaret Atwood —, deux doigts de psychologie et trois de philosophie maison.

    «Mes livres reposent essentiellement sur la dualité, analyse Louise Penny, revenant à l'anglais pour étayer sa pensée; entre visage public et pensées intimes; entre ce qui est dit et ce qui est pensé; entre le très beau village [fictif] de Three Pines et les choses obscures qui sont tapies derrière ses portes closes. J'ai commencé à écrire du policier parce que c'était une forme que je comprenais, qui me permettait de me mettre illico à écrire.»

    Illico? Pas tout à fait: à huit ans, Penny rêve d'écrire un livre. Adolescente, elle adore Agatha Christie et Sherlock Holmes: «À l'université, je portais une casquette à la Sherlock Holmes. Et je me demandais pourquoi, avec mes six pieds et mon fameux deerstalker, aucun garçon ne m'invitait à sortir!»

    Money Penny


    Penny se dirige en journalisme et oeuvrera 25 ans à la radio de CBC. C'est par ce boulot qu'elle arrive au Québec. Elle apprend le français, en poste dans la Vieille Capitale, ce qui lui permet, même si elle estime tenir seulement, en français, «des conversations intelligentes d'enfant de quatre ans», de se moquer désormais des travers des Francos comme des Anglos.

    En 1996, elle annonce en ondes qu'elle quitte CBC pour écrire. Suivent cinq ans de pages blanches où elle ne couche «pas un mot, pas une ligne». «Quand les gens me demandaient comment avançait le roman, je mentais, tout sourire», avoue-t-elle à rebours. Penny accouche, après deux autres années d'écriture, d'En plein coeur, premiers pas d'Armand Gamache.

    Victoire? Nenni: le manuscrit est refusé, partout. «Je n'avais plus aucun éditeur à qui l'expédier. J'avais l'impression que même le comptoir de photocopies n'en voulait plus!» Elle l'envoie tout de même au concours d'inédits de la prestigieuse Crime Writers Association's. À sa grande surprise, elle se retrouve finaliste. De là, un agent littéraire la remarque: quelques semaines plus tard, il vend les droits en Allemagne. «Le lendemain, les Anglais ont acheté; en après-midi, aux enchères, les Américains ont suivi. Le même livre, mot pour mot, dont personne ne voulait quelques semaines auparavant. J'ai été incroyablement choyée, mais ça montre aussi à quel point les choses peuvent être subjectives, cruelles même.» Le livre est publié en 2005.

    Elle avait pensé déjà, à la façon Christie et Conan Doyle, à une série. Elle planche maintenant sur son huitième Gamache, «dans un monastère inspiré de celui de Saint-Benoît-du-Lac». «J'aime l'idée d'un ordre monastique silencieux reconnu pour la beauté de ses voix», dit-elle. Son contrat la tient jusqu'au neuvième titre, la roue tourne: les deux premiers Gamache seront prochainement tournés en téléfilms par Platt Productions. «Je ne suis pas du tout lasse de Gamache. Mais la promotion et le rythme d'écriture pour sortir, comme demandé, un livre par année, sont beaucoup plus exigeants que je ne le croyais.» Le prix à payer pour être des rares écrivains québécois qui gagnent, et très bien, leur vie. «C'est la grande ironie, faire de l'argent au moment où je pensais vraiment qu'il n'en rentrerait pas. C'est un cliché, mais je n'écris que ce que je veux écrire, guidée par mon coeur, et je suis convaincue que ça contribue à mon succès. La réception est déjà tellement, tellement au-delà de ce que je souhaitais!»

    Un prétexte

    En 2010, Flammarion Québec publie enfin En plein coeur et Sous la glace l'année suivante. «Ça demeurait une tristesse, le seul trou dans une carrière incroyablement chanceuse. J'ai été traduite en estonien avant que mes voisins, à Montréal ou à Sutton, puissent me lire.» Pourtant, malgré 10 000 exemplaires vendus, Penny demeure encore à peu près inconnue des lecteurs québécois. La traduction un peu lourde de Michel Saint-Germain n'aide certainement pas. Le troisième roman, Le mois le plus cruel, sort cet automne.

    Les livres de Louise Penny naissent d'un noeud dans la gorge. «Je vais citer encore de la poésie, Robert Frost, qui écrit: "A poem begins as a lump in a throat." C'est de là que part le livre, et d'une citation, qui me rappelle, quand je finis par me perdre dans l'écriture, de quoi l'histoire parle.» Elle se fixe des objectifs précis: d'abord 250 mots par jour, pour se donner l'élan, puis 1000, jusqu'à la fin. «Je monte une grosse pile de mots que je cisèle ensuite. J'édite beaucoup, j'ai appris ça du journalisme, aussi. Mes premiers jets sont épouvantables, dit-elle, sourire jusqu'aux oreilles; des manuscrits mous et puants dans lesquels je creuse pour trouver les pépites.»

    Pour Louise Penny, le roman policier n'est qu'une forme «prétexte, puisque le meurtre survient toujours assez tôt dans mes livres et que je ne sème pas de cadavres à toutes les pages. Je ne crois pas que l'intrigue soit ma particularité. Ce serait plutôt l'évolution des personnages, leurs émotions. Je ne vois pas de meilleure façon que le policier pour explorer la nature humaine. But why would I choose murder to look at life, pourquoi est-ce que je choisis des histoires de meurtre pour appréhender la vie? Je ne sais pas. Peut-être parce que je prends la mort très au sérieux, que je veux voir l'effet qu'elle a sur les individus, les vivants, la communauté».

    Sous ses cheveux gris battus par le vent, dans sa sérénité, sa générosité, le mot «peur» revient dans la conversation de Louise Penny, entre les sourires. La peur de l'enfant, intimidée par le monde, qui préférait lire dans sa chambre. La peur, surmontée, de l'avion. La peur d'écrire. La peur de ne pas arriver à écrire. Ses personnages, loin des brumes où le policier peut se vautrer, bataillent contre leurs fantômes, cherchent la lumière. «Je crois qu'on peut ne pas choisir le cynisme, mais, aussi cliché que ça puisse sonner, la bonté et la gentillesse. Ce ne sont pas seulement des mots pour moi.»













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