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    L'énigme à résoudre

    L'Inconnue
    Claude Vaillancourt
    Québec Amérique
    Montréal, 2011, 280 pages
    Claude Vaillancourt, vous connaissez? Auteur de romans, de nouvelles, d'essais, il fait partie du paysage littéraire québécois depuis une vingtaine d'années. Vous ne l'a-vez jamais lu? Ouvrez L'Inconnue.

    Allez-y, plongez. Ne vous demandez pas dans quel genre de roman vous êtes tombés. N'essayez pas de trouver à quoi ça peut bien ressembler. Laissez-vous porter.

    Polar, roman historique? Roman sur le processus même de l'écriture? Peu importe. L'Inconnue pourrait être tout cela en même temps. C'est fascinant. Plus vous vous enfoncerez dans cette intrigue à tiroirs multiples, moins il vous sera possible de résister à l'envie d'aller jusqu'au bout.

    C'est dense. Ça couvre la Deuxième Guerre mondiale, les camps nazis, la Tchécoslovaquie sous domination soviétique. Ça parle de vengeance. Du poids du passé. D'ex-nazis qui ont tout fait pour se faire oublier, pour recommencer leur vie ailleurs, à l'abri des représailles. Et qui vont finir par payer.

    Ça couvre aussi les années 1960 au Québec, avec au centre une figure emblématique: Hubert Aquin. Avec sa fatigue culturelle, ses questionnements. Et son oeuvre qui se construit.

    On fraye avec les indépendantistes québécois purs et durs, on assiste à la naissance des groupuscules révolutionnaires armés. Il est aussi question d'espionnage, de chantage, d'agents doubles au service de la GRC.

    Entre-temps, on aura croisé Jean-Paul Sartre à Paris. Le temps d'une discussion animée au café de Flore, où il se fait tomber dessus par une victime du totalitarisme pour son engagement auprès des communistes.

    Tout cela dans le même roman, oui. Et fort bien documenté, bien amené. C'est fluide, ça s'emboîte. C'est incarné. Et imprévisible, plein de rebondissements.

    Ce n'est pas tout. Il y a l'amour, aussi. Il y a des couples qui se font et se défont. Des mensonges, des tromperies. Des peines d'amour. Et le bonheur conjugal possible, quand même, pour certains.

    Ça fait beaucoup? Ce n'est rien. Ce n'est là que la pointe de l'iceberg, en fait. Car la trame principale du roman est ailleurs. Elle est entre les mains d'un homme qui reçoit un manuscrit inachevé, et qui doit en écrire la fin.

    Cet homme est un écrivain. Mais un écrivain confidentiel, comme on dit. Il a publié quelques romans très littéraires, pour initiés. Il gagne sa vie comme rédacteur, traducteur et réviseur, à la pige.

    Voilà qu'on lui remet ce manuscrit inachevé. L'auteure s'est suicidée. Elle a laissé un testament, demandant que ce soit lui qui complète son ouvrage. Lui, son ex, celui dont elle était séparée depuis quinze ans.

    Pourquoi lui? Mystère. Il l'ignore. Et honnêtement, il n'a pas du tout envie de mettre son nez là-dedans. Il n'a jamais apprécié le genre de romans qu'elle écrivait: trop fleur bleue, cliché.

    Sauf qu'elle, contrairement à lui, était connue, très connue. Elle avait du succès, vendait beaucoup. Et elle a promis, dans son testament, de lui léguer ses droits d'auteur pour ce roman laissé en plan, s'il parvient à le terminer.

    C'est le point de départ de L'Inconnue. Qui se donne à lire comme un roman dans le roman. Nous sommes à la fois dans la tête de l'écrivain aux prises avec un roman inachevé, et dans le roman de la suicidée.

    Mais l'originalité ici consiste en ce que c'est lui, l'écrivain, qui nous résume, à sa façon, l'intrigue du roman à terminer. Dans le désordre. En se posant mille et une questions. En cherchant un sens à tout cela. En cherchant, partout, des indices entre les lignes.

    Car écrire la fin du roman implique de résoudre une énigme. L'énigme principale de l'intrigue. Annoncée dès le début. Dès le début, un homme est retrouvé assassiné, chez lui. Qui l'a tué, pourquoi?

    Récapitulons. Il était marié depuis peu, heureux en ménage. Le drame conjugal est exclu. Il était psychothérapeute: se pourrait-il qu'un de ses patients, fou furieux, lui en ait voulu au point de le poignarder?

    D'autres pistes sont possibles. Laquelle suivre? Celle de son passé en Tchécoslovaquie? N'a-t-il pas eu des démêlés avec la police secrète dans son pays d'origine? À moins que cela soit relié à son emprisonnement dans un camp de concentration nazi...

    Si on regardait plutôt du côté de ses liens avec les indépendantistes québécois prêts à prendre les armes à qui il a fait faux bond? Du côté de ses ex-maîtresses, aussi, pourquoi pas?

    Devant cette énigme à résoudre, l'écrivain se sent démuni. Le voici qui joue les détectives comme s'il s'agissait d'un vrai meurtre, dans la réalité. Et nous aussi, avec lui. C'est la force du roman, c'est ce qui nous tient en haleine. On a beau savoir que tout cela est de la fiction pure, mieux, de la fiction dans la fiction, on cherche nous aussi la clé.

    On le voit s'empêtrer, cet écrivain obsédé, dans ce qui lui semble une équation mathématique: «J'avais devant moi tous les chiffres, tous les signes bien visibles devant mes yeux, mais je n'arrivais pas à trouver l'Inconnue, le x qui me mènerait aisément à l'inévitable solution. J'avais beau retourner l'intrigue dans tous les sens, je n'identifiais toujours pas cet élément central qui me manquait, cette fichue Inconnue qui me donnait des maux de tête.»

    Ça traîne un peu en longueur. Il y a des invraisemblances, c'est parfois tiré par les cheveux. Mais c'est très, très habile comme construction. Et la solution finale de l'énigme surprend, il y a tout un revirement.

    Au début de L'Inconnue, on nous promet deux manuscrits. Celui de l'écrivain qui hérite d'un roman à finir, et celui de la suicidée. Le premier, nous le tenons entre les mains: c'est une sorte de making of du deuxième, comme si nous étions dans les coulisses d'une chambre d'écriture. C'est aussi une ode à l'inventivité, à la force de l'imagination.

    Mais le deuxième manuscrit, lui, le fameux best-seller promis, où est-il? Même si nous en connaissons la genèse, et la fin, nous l'attendons toujours...












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