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    Nicole Krauss - L'architecte de la mémoire

    30 avril 2011 |Catherine Lalonde | Livres
    Nicole Krauss
    Photo: C. Hélie Nicole Krauss
    La Grande Maison
    Nicole Krauss
    Traduction de Paule Guivarch
    Boréal
    Montréal, 2011, 336 pages.
    En librairie à partir du 3 mai
    Entrée en lionne sur la scène littéraire américaine en 2006 avec L'Histoire de l'amour (Gallimard), Nicole Krauss remonte dans son nouveau livre une autre architecture littéraire toute en alvéoles. Autour d'un bureau, meuble énorme, quasi monstrueux, de dix-neuf tiroirs dont celui, Barbe-Bleu, qui restera verrouillé, se croisent les filages secrets, les solives qui relient quatre narrateurs dispersés entre Jérusalem, New York et Londres. Les chapitres s'emboîtent, sans perdre tout leur mystère, à la fin de ce livre gigogne.

    La Grande Maison, de Nicole Krauss, c'est la mémoire. Un puzzle dont chacun porte, dans un souvenir, une pièce. «Nous vivons, chacun, pour préserver notre fragment, dans un état de regret perpétuel et d'aspiration à un lieu dont nous savons simplement qu'il a existé parce que nous nous rappelons une serrure, un morceau de carrelage, un seuil usé sous une porte ouverte», écrit la New-Yorkaise dans son troisième roman.

    «Je ne pense jamais à mes romans comme à un ensemble d'histoires, confie l'auteure en entrevue téléphonique, dans une suite de longues phrases cristallines d'intelligence. Il me faut un long moment et plusieurs structures complexes avant de pouvoir esquisser mes thèmes, ma musique. Ce qui m'intéresse fondamentalement, et c'est la façon dont fonctionne mon esprit, sa cartographie, c'est la métaphore. Pas la phrase, mais la métaphore de structure, qui fait que des idées, des concepts, des lieux, des personnages éloignés les uns des autres, si je les poursuis assez longtemps, dégagent des connexions souterraines, des échos qui deviennent alors l'histoire principale.» La perte et la reconstruction, comme dans L'Histoire de l'amour, se dévoilent ainsi à travers la nostalgie que portent toutes les figures.

    Des voix et des batailles

    Nicole Krauss a étudié et commencé en poésie. «Depuis, l'écriture se dilate encore et encore et je ne sais pas où ça va me mener, puisque mes romans semblent devenir de plus en plus complexes. Les types de personnage que j'exploite, liés intimement à la première personne, cette façon de vouloir plonger profondément dans leur vie, je crois que, d'une certaine façon, ça me vient de la poésie.»

    C'est la voix de ses personnages qui donne à Nicole Krauss son élan. «Ce sont en général des voix qui mènent une bataille, et je dois trouver le coeur cette bataille. Mon écriture est intuitive: je ne sais pas d'avance où je vais. Je déboule dans des territoires inconnus. De là j'explore, je découvre, dans les échos et les répétitions, les thèmes et motifs que je peux ensuite poursuivre. Pour La Grande Maison, j'avais l'histoire de Nadia, déjà, une nouvelle de quinze pages sur cette auteure qui hérite d'un bureau qui la suit toute sa vie. Les autres voix sont venues, comme celle d'Aaron, le père juif: je ne savais rien de lui, sauf qu'il était terriblement difficile à vivre et que je lui portais une incompréhensible empathie. Il m'a fallu des pages et des pages pour le trouver.»

    Chambre et maison

    «J'ai une fascination, depuis Walk in the Room [premier roman non traduit en français], pour les personnages isolés, analyse Nicole Krauss. Ceux-ci permettent d'explorer les frontières entre les individus, de démontrer à quel point il est difficile et nécessaire de les franchir, de voir quelles sont les réelles possibilités de comprendre l'autre. C'est aussi ce pourquoi je parle toujours d'écriture. La littérature est le lieu privilégié pour occuper une vie, pour devenir un petit moment cet autre, et, de là, de façon naturelle, de comprendre.»

    Ses figures sont marquées, brisées par la guerre, un drame intime, ou n'ont simplement pas su résister au naufrage de l'enfance et des amours. «J'aime l'idée qu'on puisse transcender ses limites. Quand un personnage se regarde avec une franchise désarmante, quasi brutale, cette possibilité revient. Je ne suis pas intéressée par les happy endings, mais par la possibilité de surmonter, oui, et par le pouvoir humain de se réinventer, qu'on voit réapparaître après toutes les catastrophes», dit l'auteure.

    La Grande Maison est finaliste pour le prix Orange, qui récompense la meilleure oeuvre de fiction écrite par une femme. «Il me semble inutile de chercher des différences entre l'écriture des femmes et l'écriture des hommes, précise Krauss, hésitante à s'engager sur cette voie. «Par contre, il est clair qu'il y a une grande différence dans le traitement, dans la façon dont les hommes et les femmes sont reçus en édition et dans les médias.» À l'appui, elle cite les statistiques du site Vida - Women in Literary Arts. «J'aimerais qu'une étude similaire sorte sur le vocabulaire utilisé pour décrire les écrits des femmes et des hommes. Je serais personnellement beaucoup plus heureuse si on ne qualifiait plus jamais mon travail de lovely, de charmant. Pas à cause du mot, surtout à cause du regard qu'il pose sur l'oeuvre. Tant que ces différences perdurent, un prix comme le prix Orange est nécessaire.»

    Fond et forme

    Si Nicole Krauss s'estime «incroyablement chanceuse professionnellement», elle n'a, au quotidien, pas conscience de sa popularité d'auteure. Elle croit, «à chaque nouveau titre, perdre tous les lecteurs».

    Son admiration va aux livres qui brisent la forme, «qui écrasent, défont et défigurent le roman de telles façons qu'ils rappellent que tout est possible. Le roman est une forme incroyablement flexible, et cette qualité est sous-exploitée. La forme supplie qu'on la transforme!» Elle ne nomme en entretien que le Chilien Roberto Bolano, mais dans La Grande Maison se glissent Garcia Lorca, Goethe, Henry James, entre autres. Et quand on lui dit qu'on a vu une connexion, floue mais prégnante, dans la structure, l'idée de la maison et l'association à la littérature de la Shoah avec La Vie mode d'emploi, de Georges Perec, elle est ravie. «Il fait partie de ces auteurs qui défient la forme, qui cherchent à l'adapter parfaitement au contenu.»












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