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    Naomi Fontaine, ou le regard neuf

    Louis Hamelin
    23 avril 2011 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques
    Kuessipan
    Naomi Fontaine
    Mémoire d'encrier
    Montréal, 2011, 111 pages
    «Tout tient en une pièce, le mur le plus large fait face au lac. Le coin droit sert de cuisine. La lumière du jour entre par la fenêtre devant la table. Les quelques armoires du haut, grossièrement fabriquées avec des retailles de planches, contiennent du sucre, du café, du lait, de la confiture, de la mélasse, du lait Carnation, des tasses dépareillées...» Et la description de se poursuivre, sur deux pages pleines. On pourrait presque être dans le chalet d'une famille blanche, avec ses «armoires du bas [servant] à mettre les quelques chaudrons devenus inutiles à la maison, le sac de farine, la poche de patates à moitié pleine, le bac pour faire la vaisselle, le savon à vaisselle, les grands sacs verts, les petits sacs blancs». Presque. Mais il y a, voisinant avec les boîtes de soupe et de fèves au lard, cette viande de caribou séchée et broyée, et, «sur la fonte chaude du poêle, la théière pleine à toute heure du jour», sans compter que les toilettes sont à l'extérieur. Mais voici: malgré la bonne vieille bécosse, malgré la viande séchée et la boîte de maïs en grain et la graisse qui semblent concentrer l'esprit du pemmican des ancêtres, ce que vous avez sous les yeux est une révolution de la littérature québécoise, ou nordique, ou innue, peu importe.

    Je vais me faire plaisir et vous citer encore un peu Naomi Fontaine: «La vieille cabane se trouve à 254 milles au nord de Sept-Îles. L'endroit est désert, gardé par d'immenses épinettes. La neige recouvre le lac et le ciel obscur se laisse percer par d'innombrables tisons lactés. Tout résiste dans l'immédiateté. Tout s'oppose au sens commun. Tout repose, les âmes anciennes et les familles en vacances.»

    Dans cette cabane où se côtoient âmes défuntes et jeux d'enfant, le poids de la tradition devient enfin ce fardeau déposé au bout d'un long portage. Pour la première fois, une écriture autochtone d'ici délaisse le point de vue de la confortable éternité des ancêtres pour exprimer l'existence d'une personne réelle, d'une jeune femme doucement déchirée entre les vies possibles, mère à quinze ans, habitante du troisième millénaire et d'une communauté amérindienne, enclave sédentaire née de la politique d'apartheid officieuse de l'État canadien, ou réserve indienne, comme on disait avant.

    Tout ce qui était auparavant cliché, préjugé, raccourci facile et posture morale à l'avenant, nous revient, dans ces pages, formidablement décapé, de sorte que nous avons l'impression de nous frotter à cette réalité pour la première fois, comme ressourcée de l'intérieur, filtrée qu'elle est désormais par une voix qui, en signifiant son congé au paternalisme blanc, se montre capable de regarder le monde en face: «Le risque de ne pas tomber enceinte est plus grand que celui de l'être. Elles veulent toutes enfanter. Dès qu'elles trouvent preneur, elles ne se protègent pas, elles attendent que leur ventre s'alourdisse.» Bien loin de la péroraison d'un curaillon des Affaires sociales, on est dans le témoignage à fleur de chair d'une écrivaine que nous rencontrons au moment presque miraculeux où elle enjambe la clôture d'un isolement révolu: d'un côté, la vie donnée; de l'autre, toute cette parole à prendre...

    Les Indiens aiment les enfants. Les Indiennes font beaucoup d'enfants. Le temps est venu de ranger ces formules simplettes dans le tiroir aux conventions langagières, maintenant que nous avons droit aux mots de la mère: «Il criera que c'est un accident et il aura mille fois raison.» «L'enfant, une boule de chaleur, un rêve, petite fille ou petit garçon, une échographie, une parcelle de réalité, un battement de coeur si rapide, une prospérité, une façon d'être aimée, une rentabilité assurée, une manière d'exister, de faire grandir le peuple que l'on a tant voulu décimer, une rage de vivre ou de cesser de mourir. L'enfant.»

    Et quand Naomi Fontaine écrit encore que «les choses vieillissent plus vite par là-bas, d'où je viens. Parfois, sans que personne ne s'en rende compte», on a envie d'ajouter: oui, mais elles rajeunissent drôlement vite, aussi...

    Une suite de tableaux

    Le livre est qualifié, peut-être un peu abusivement, de roman. Il s'agit en réalité d'une suite de tableaux, lesquels donnent parfois l'impression de tourner court, de tomber à plat, esquissés non sans maladresse ici et là, mais assez souvent avec une justesse de ton et un sens de l'observation qui annoncent les plus belles choses. Quiconque a le moindrement traversé, ne serait-ce que l'espace de quelques jours, l'univers social clos et le monde nocturne inquiétant et transgressif de la réserve indienne sera frappé de la sensibilité avec laquelle Naomi Fontaine en a épinglé la vie. Capable de passer de l'enfermement à la grandeur, de la caisse de vingt-quatre aux coups de queue du saumon, elle paraît moins vouloir célébrer l'aspect mythique de ce peuple jadis «libre dans la seule contrainte de survivre» que vouloir décrire, jusque dans la minutie des gestes quotidiens et le contenu de leurs armoires, «ceux que nous sommes devenus». L'art de la description, on le rencontre partout dans Kuessipan, comme un besoin enfin comblé, une revanche vitale: l'arrivée du réalisme dans cette littérature d'un là-bas qui soudain ose s'affirmer ici.

    Kuessipan est aussi différent de la littérature innue qui l'a précédé que Le Survenant l'était des romans de la terre québécois. Comme celui-là, il introduit une fêlure dans le dogme de la parole héritée, une ouverture par laquelle l'air peut entrer, la liberté de choix souffler sur les vieilles idées fixes. Fontaine sacrifie elle aussi au culte des Aïeux; l'eau vive des rivières de Nutshimit, là où s'étendent les vastes territoires rouges de l'intérieur des terres transpercées par le chemin de fer, coule aussi dans ses veines. La différence, c'est qu'elle préfère, aux rassurantes certitudes de l'ordre sacré, se tenir sur la ligne de déchirure de son monde, là où le temps indien bascule dans le train du présent, à la vitesse grand V. Ainsi, quand elle suit une femme citadinisée dans son retour au pays des Anciens: «Quelques jours plus tard, elle voulait être chez elle, dans sa maison, dans son lit, avec son amoureux, au chaud, propre et fraîche, pour boire un café le matin avec de la crème et du sucre.» Chez Fontaine, les sacro-saints bienfaits de la civilisation produisent, à tout le moins, un conflit... De quoi bâtir un roman, un vrai.

    Car elle est devant une oeuvre. On lui souhaite de lire bien vite Tomson Highway, Thomas King et, pourquoi pas, Louise Erdrich. En attendant, «pas de passé trop lourd qui fait suffoquer ce qui vit». Et: «Le regard neuf que l'on porte sur les choses qui éblouissent.» Lorsque Naomi Fontaine aura appris les ficelles de l'art de la fiction, attention.












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