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Généalogie de l'incroyance

Georges Leroux   2 avril 2011  Livres
<br />
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir

À retenir

    L'Âge séculier
    Charles Taylor
    Traduit de l'anglais par Patrick Savidan
    Éditions du Boréal
    Montréal, 2011, 1340 pages
Charles Taylor et la sécularisationL'historien et philosophe se livre ici à un exercice audacieux: comprendre les conditions de possibilité de la croyance à notre époque. Comment comprendre la mutation radicale qui fait aujourd'hui de l'expérience de la foi une situation d'exception, alors qu'elle constituait auparavant, sur la longue durée du christianisme historique, la situation la plus commune?

Si l'âge séculier est celui du soeculum, c'est-à-dire l'époque du siècle par opposition à celle du monde transcendant, son avènement relève d'une évolution historique complexe qui occupe toute l'histoire moderne. Charles Taylor prévient son lecteur: le récit de cette sécularisation est indissociable d'un ensemble d'explorations latérales et il faut suivre un long cheminement pour en saisir l'argument de fond.

Quelle que soit la difficulté de restituer ce trajet, la question posée habite chaque moment de l'enquête: «Appartenir à un âge séculier, qu'est-ce que cela signifie?» Deux réponses se présentent: il y a, d'une part, la sécularité des institutions, qui repose sur le principe de la laïcité de l'État et la privatisation de la religion. Mais cette sécularité de l'espace social se distingue de l'effacement de la croyance elle-même: dans les sociétés occidentales contemporaines, l'âge séculier désigne surtout le reflux de l'expérience de la foi. La société postchrétienne est d'abord une société où la croyance est une option assiégée.

Charles Taylor entreprend de définir la sécularité à compter d'une troisième perspective, celle de la relativisation de l'expérience de la foi, devenue avec le temps une expérience parmi d'autres. Parler d'un âge séculier, c'est donc éclairer les conditions particulières de notre époque, eu égard à la possibilité, désormais toujours relative, de l'expérience spirituelle.

Une vie dans la foi ou dans l'incroyance?

Bien qu'il y emprunte beaucoup, le livre n'est ni une sociologie historique de l'expérience religieuse, ni une analyse des arguments philosophiques de la tradition. Personne ne peut certes se priver d'une description précise des comportements, ni d'un retour sur le grand argumentaire séculier de la modernité, de l'Encyclopédie à Nietzsche, mais Charles Taylor s'intéresse d'abord à la signification de la vie dans la foi ou dans l'incroyance. Pour lui, il s'agit de formes de vie choisies selon leur promesse de sens ou de plénitude morale. Dans un monde où la présomption d'incroyance est devenue dominante, c'est toute la structure de l'expérience qui s'est modifiée: pas seulement le refus philosophique de la transcendance au bénéfice d'explications purement immanentes, mais aussi le repli de tout humanisme sur l'épanouissement humain et l'abandon de fins ultimes qui le dépassent.

Tel est le projet de ce livre ambitieux et foisonnant. Celui-ci se divise en cinq grandes parties qui se présentent comme des enquêtes élaborées à partir de perspectives distinctes, mais toutes soumises à un questionnement philosophique fondamental: comment chaque segment éclaire-t-il les conditions nouvelles de l'expérience moderne? La première partie, «Le travail de la Réforme», propose un nouvel examen des grandes thèses sur le rôle de la Réforme dans l'évolution de la sécularité comme processus de désenchantement du monde.

Avant le tournant moderne, les puissances du monde transcendant sont l'origine du sens du monde immanent: c'est l'héritage de La Cité de Dieu, de saint Augustin, texte fondateur de la théologie politique classique. Dans ce monde clivé, la Réforme introduit le privilège de la conscience personnelle et contribue ainsi à l'avènement d'un soi détaché et isolé, par opposition à un soi poreux. Il en résulte un espace de retrait, une intériorité impossible auparavant. Charles Taylor décrit le «désencastrement» de l'expérience qui découle de cette érosion et l'avènement d'une société disciplinaire, libérée de la tyrannie du pouvoir supérieur. Seule une telle société peut formuler l'idéal d'un «humanisme autosuffisant», où l'action humaine est pensée dans les termes de la raison instrumentale.

La seconde partie, plus brève, traite du «Tournant» qui, par le moyen du déisme providentiel des philosophes, va légitimer un ordre impersonnel du plan divin sur le monde. L'effacement du pouvoir d'ordonnancement divin n'aurait pas été pensable sans le grand déplacement anthropocentrique du XVIIIe siècle, mais la proposition d'un humanisme purement immanent n'en résulte pas nécessairement. Ce morceau du livre, très neuf, se pose à contre-courant des explications trop rapides qui identifient la sécularisation et le rejet de l'ancienne religion. Taylor montre que cet humanisme apparaît en relation avec une nouvelle éthique de la liberté et du bénéfice mutuel et que l'incroyance moderne demeure impensable sans référence à cet humanisme révolutionnaire de la liberté.

La troisième partie décrit la culture fragmentée de la «supernova», riche constellation de positions morales différentes et désormais concurrentes. C'est la portion de son livre qui montre le plus d'audace, tant par la phénoménologie de l'expérience qui s'y déploie que par la radicalité du point de vue sur l'expansion de l'incroyance. Contre le déisme des Lumières, des contre-Lumières immanentes introduisent des valeurs inédites jusque-là: de Nietzsche à Foucault, Taylor explore les divers visages d'une culture qui intensifie le rejet du passé. Cet aspect, plus que tout autre, explique le véritable avènement séculier, en particulier dans la littérature, forme de la culture qui renforce la pensée sur le temps.

La quatrième partie aborde les récits de la sécularisation et leurs différentes explications. Très critique de toutes les conceptions réductrices, faisant de la modernité une force par essence destructrice de la religion, Charles Taylor fait intervenir des idéaux-types, tels que l'âge de la mobilisation et l'âge de l'authenticité. S'éloignant de l'explication standard, qui procède par soustraction du religieux dans l'expérience, il se montre attentif à un processus de différenciation qui engendre des formes nouvelles.

Les conditions de la croyance


C'est ce qui le conduit à proposer, en dernière partie, une riche réflexion sur les conditions contemporaines de la croyance: dans la situation actuelle, le cadre immanent demeure, selon lui, ouvert.

Critique des évidences en apparence rationnelles d'une perspective fermée, le philosophe se porte à la rencontre des fondements spirituels de l'ordre moral. Cette dernière partie du livre met en présence les ferments d'ouverture de l'expérience contemporaine et veut montrer que, même si les langages de la transcendance sont en passe de devenir incompréhensibles, la recherche spirituelle n'est pas close pour autant.

Fruit de plus de dix ans de réflexion, ce livre admirable se termine sur des exemples de cette recherche et l'évocation de formes nouvelles. On entend ici la voix du penseur croyant, assumant à la fois les apories de son récit et sa position d'espérance dans la constellation des possibles.

***

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  • Roland Berger - Abonné
    2 avril 2011 15 h 41
    Dans sa tour d'ivoire
    Il n'y a qu'un intellectuel chrétien pour mettre toutes ces années d'effort à montrer comment ses congénères et lui se retrouvent marginalisés par le rejet d'un christianisme fondé depuis Constantin (début du IVe siècle) sur l'exercice d'un pouvoir politique. De sa tour d'ivoire, Taylor n'a pas remarqué que la quête spirituelle emprunte depuis quelques décennies des sentiers apolitiques prometteurs de liberté. Ne pas croire au Jésus de Paul de Tarse ne signifie en rien que l'individu soit en rupture avec le « divin ». Comme on disait autrefois au Québec, il a manqué le bus. Dire que cet esprit a été propulsé à la co-présidence de la commission sur les arrangements raisonnables.
    Roland Berger
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  • Jean de Cuir - Abonné
    2 avril 2011 17 h 25
    Quelle visée?
    En regard de la recension: il me semble que la foi ou la croyance n'est pas en situation d'exception aujourd'hui. La croyance est là même si la pratique a diminué. Le principe de la laïcité est loin d'être acquis, car il repose sur une révolution mentale : celle où la raison, conditionnée par l'histoire, est autonome et libre de toute normativité extrinsèque, que toute croyance pose. La relativisation est double : celle dûe à la préséance de la raison; celle des conditions historiques des croyances: elles sont dorénavant multiples et devant le regard de la raison chacune est "située" ou en situation historique et culturelle, donc relative. Pourquoi une raison instrumentale?Le livre apparaît riche et je devrai le lire, quoiqu' il me semble adopté une visée théologique.
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  • ysengrimus - Inscrit
    2 avril 2011 19 h 49
    Pour la description de l'incroyance
    Je suis POUR la description de l'incroyance. Une perspective relativiste et descriptive sur la question des MULTIPLES "certitudes" religieuses favorise fortement la déréliction. L'ignorance, sur ces question, n'est absolument pas une solution.

    http://ysengrimus.wordpress.com/2008/04/30/la-dere

    C'est conséquemment hautement éducatif de parler de ces faits ethnoculturel (encore) inévitables, et en détails encore.
    Paul Laurendeau
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  • Suzanne Chabot - Inscrite
    2 avril 2011 22 h 07
    Dieu ne sera jamais assiégé !

    Il est dit dans l'article à propos de l'opinion de l'auteur : ' La société postchrétienne est d'abord une société où la croyance est une option assiégée."

    Il faudrait plutôt dire : "l'institution de l'Église catholique a été assiégée". En effet, ce qui a été mis KO, c'est l'institution de l'Église, pas la croyance en Dieu.

    Dieu ne sera jamais assiégé. La croyance en Dieu est et restera vivante.

    Les Québécois sont un peu perdus présentements. En général, ils croient en Dieu, mais ils ont rejetés l'Église, et ils cherchent a combler ce vide, et ils essaient toute sortes d'options.

    Il n'y a que l'islam qui pourra combler ce vide, car c'est la seule religion révélée a ne pas avoir été assiégée par les puissances du sécularisme. La lutte est de plus en plus acharnée, mais l'islam est loin d'être vaincu.
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  • François Dugal - Abonné
    3 avril 2011 08 h 20
    Mascarade
    En participant à la commission éponyme, Charles Taylor a perdu à jamais toute sa crédibilité.
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  • Bernard La Riviere - Abonné
    3 avril 2011 13 h 52
    Du christianisme à l'Islam
    @Suzanne Chabot. Je frémis en lisant que le besoin de Dieu va nous faire tomber dans les bras de Mahomet. C'est aller de Charybde en Scylla. Si vous manquez tellement d'un Dieu, faites-moi signe et je vous en trouverai un de moins raide qu'Allah. Mais en fait, c'est celui qui est au fond de votre cœur qui vous conviendra le mieux.
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  • Bernard La Riviere - Abonné
    3 avril 2011 14 h 05
    Taylor - Leroux
    @Roland Berger. Je ne pourrais dire mieux que vous de cette entreprise de Charles Taylor et de l'écho qu'elle reçoit chez Georges Leroux. Déjà il terminait en 1989 ses Sources of the self en écrivant (dans l'édition française) «C'est un espoir que je considère implicite dans le théisme judéo-chrétien [...] et dans sa promesse centrale d'une affirmation divine de l'humain, plus totale que celle à laquelle les être humains pourraient jamais atteindre par eux-mêmes.». Sa «position d'espérance» sur laquelle conclut Leroux est là depuis vingt ans (sinon plus). On peut parler de réflexion, de méditation mais aussi de rumination. Je ne lirai pas ce livre. Je l'ai déjà lu.
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  • Andrée Ferretti - Abonnée
    3 avril 2011 15 h 41
    La désuétude de la pensée religieuse
    Même si dans de nombreux pays du monde, la religion demeure pour un temps le principe résiduel qui préside à l’organisation de la société, il y a longtemps qu’en Occident elle a été remplacée d’abord par le politique, ensuite par l’économique. Elle l’est maintenant par la science. Elle le sera bientôt par la culture, dans ses dimensions à la fois nationales et universelles qui dépassera, en les englobant, les anciennes et actuelles manières d’être au monde l’humanité.

    Heureusement pour lui, Charles Taylor ne sera plus là pour s’en étonner, dans le meilleur des cas, pour s’en désoler, dans le pire.

    Andrée Ferretti.
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  • Marie-Michelle Poisson - Inscrite
    3 avril 2011 18 h 24
    mascarade bis
    C'est surtout en acceptant le prix de la Fondation Templeton confirmation et consécration de son allégeance Anti-lumières que Charles Taylor a perdu toute crédibilité en tant que philosophe. Si on veut attribuer une quelconque crédibilité à ce personnage ce sera donc en tant que théologien ou en tant qu'idéologue tout au plus. Mais philosophe, certainement pas!

    À lire :
    Charles Taylor est-il compromis avec le Prix Templeton ? http://www.mlq.qc.ca/vx/7_pub/cl/cl_9/cl_9_rand.ht
    Taylor et les Anti-Lumières
    http://www.vigile.net/Taylor-et-les-anti-lumieres

    Mascarade est donc un euphémisme car l'expression directe de ce qu'est Taylor en réalité aurait quelque chose de déplaisant...
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  •  
  • Larocque - Inscrit
    6 avril 2011 07 h 39
    Relique des collèges classiques
    Aucune crédibilité au récipiendaire du Prix Templeton.
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  •  
  • J.M. Rodrigue - Inscrit
    6 avril 2011 09 h 35
    «Dieu est mort»… (Nietzsche); «Nietzsche est mort» (Dieu)
    Parce qu’il est récipiendaire du Prix Templeton, lire du très chrétien Charles Taylor, «La généalogie de l’incroyance», me donnerait l’impression déplaisante de lire un traité sur le scepticisme écrit par un auteur jésuite. Pas très objective comme approche…

    Si vous voulez lire un excellent volume sur l’incroyance mieux vaut se plonger dans l’excellent livre de Georges minois «Histoire de l’athéisme» chez Fayard (1998).

    L’auteur est historien des mentalités religieuses. L’histoire de l’athéisme et de l’incroyance c’est celle de tous les hommes qu’ils soient sceptiques, libertins, penseurs, philosophes, agnostiques, matérialistes, libertaires ou croyants
    Jeanne Mance Rodrigue
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